Charlotte Cardin : une ascension discrète vers les sommets
C’est l’une des chanteuses francophones les plus écoutées à l’échelle mondiale, et pourtant, Charlotte Cardin conserve une étonnante capacité à passer inaperçue. En ce début d’été parisien, elle s’installe tranquillement en terrasse d’un café du 9e arrondissement, ses 1,78 mètres glissant discrètement entre les tables, les cheveux tirés en arrière et le regard d’un cyan profond. Autour d’elle, les clients pianotent sur leurs téléphones, indifférents à la présence de cette star internationale, tandis que le murmure d’une fontaine voisine berce l’atmosphère. Cette scène résume à merveille la trajectoire de l’artiste : une progression constante mais toujours mesurée, sans éclats superflus.
L’emballement soudain d’une carrière patiente
Depuis janvier dernier, cependant, le rythme s’est considérablement accéléré. Les écoutes de Charlotte Cardin ont bondi de 893 % en France, portées par la résurgence inattendue de son single « Feel Good » sur TikTok. Sorti en 2023 et initialement égaré dans les limbes des algorithmes, le titre est brutalement ressorti de l’ombre pour devenir le sixième morceau le plus streamé de l’année. À 30 ans, la Québécoise récolte enfin les fruits d’une patience exemplaire. « Ça m’a pris des années pour apprendre, m’adapter, me sentir vraiment solide sur scène », confie-t-elle. « C’est parfait comme timing. Je suis prête. »
Une reconnaissance institutionnelle et internationale
Douze années se sont écoulées depuis ses débuts, ponctuées par la sortie de deux albums, quatre millions d’auditeurs mensuels, une prestation remarquée au G7 en juin devant les chefs d’État du monde entier, et désormais le titre prestigieux d’artiste féminine de l’année aux Victoires de la musique. Billboard Canada lui a également décerné la distinction de Femme de l’année en 2024. Faut-il y voir l’émergence d’une nouvelle icône francophone ? « Je ne sais jamais trop quoi répondre à ça », avoue la chanteuse en sirotant son café. « Évidemment que c’est flatteur… Je ne suis pas une artiste qui s’affiche politiquement, mais ça me fait plaisir d’être le visage du Canada, à ma manière. »
Des origines scientifiques à la vocation musicale
Fille d’une épidémiologiste et d’un chercheur en biotechnologie, Charlotte Cardin aurait pu emprunter un tout autre chemin. « C’est vous dire le niveau d’études à la maison », plaisante-t-elle. Pourtant, dans son foyer montréalais, la musique occupait une place centrale. Le piano du salon devint son compagnon dès l’âge de 6 ans, tandis que les disques tournaient en permanence. « Pour moi, c’était une évidence », raconte-t-elle. « Et, assez tôt, j’ai senti que je pouvais transmettre quelque chose aux autres à travers ça. »
Le détour par le mannequinat et la quête d’authenticité
À 15 ans, elle fait un bref passage par le monde du mannequinat, une expérience qui l’étouffe rapidement, avant de s’inscrire à La Voix, la version québécoise de The Voice. « Pas pour la visibilité », précise-t-elle, « mais ça m’a confirmé que j’avais une voix qui pouvait plaire ». Elle reprend ensuite ses études, le temps d’affiner son style et d’éviter les choix inauthentiques. La jeune femme envisage même un moment une carrière médicale, « un peu par réflexe ». « Ce sont mes parents qui m’ont arrêtée net et m’ont dit : “Vas-y, c’est le moment de te lancer.” Ce feu vert a tout changé. »
L’affirmation artistique contre les diktats de l’industrie
Elle plonge alors pleinement dans la musique, rencontre Jason Brando, qui deviendra son partenaire de studio pendant douze ans. Il l’accompagne dans la sortie d’un premier EP, Big Boy en 2016, puis de Main Girl l’année suivante, qu’elle défendra pendant cinq ans vêtue de jeans foncés et de tee-shirts sobres. « À l’époque, beaucoup de labels à Montréal voulaient que je chante seulement en français, que je m’habille avec de petites jupes, qu’on capitalise sur mon passé de mannequin… Moi je voulais qu’on oublie l’ex-mannequin. Qu’on m’écoute, simplement. »
La réconciliation avec la mode et l’efficacité musicale
Aujourd’hui, le cap est franchi. La Québécoise s’autorise à rejouer avec les tenues, les clips et la mode, collaborant avec de grandes marques comme L’Oréal, Chanel, Miu Miu ou Jacquemus, mais toujours à ses conditions. « La mode, je la subissais ; la musique, c’est une vraie passion. Je sais que je peux y trouver les bonnes personnes pour m’exprimer pleinement. » Sa musique, un son électro-pop souvent en anglais, est résolument efficace. Des thèmes comme le doute, la perte ou l’amour irriguent même les titres les plus lumineux comme « Confetti » ou « Feel Good ».
Une vie parisienne et une création inspirée
À Paris, où elle vit avec le comédien et musicien Aliocha Schneider, elle se sent chez elle, malgré quelques difficultés à trouver des ingrédients typiquement québécois. Elle compose actuellement un troisième album, inspiré de sa propre histoire ou d’anecdotes glanées autour d’elle. « Il suffit parfois d’un détail, d’une phrase, d’un regard. » Romantique assumée, elle confie : « Je suis une grande amoureuse de l’amour. Tant que cela me permet d’aller chercher une émotion sincère… car, s’il y a bien un devoir dans ce métier, c’est celui de la sincérité. »
L’équilibre entre vie privée et expression artistique
Avec Aliocha, cette règle de sincérité est tacite, même si certains de ses titres touchent à l’intime, comme « 99 Nights » ou « Lonely With Our Love ». « On se comprend. On partage le même métier, le même processus créatif. Parfois, ce que je chante est plus frontal que ce que je dirais dans une discussion. Mais jamais on ne se reprocherait d’avoir mis quelque chose de personnel dans une chanson. »
La gestion de l’ego et la place des femmes dans l’industrie
Face au succès grandissant, Charlotte Cardin réfléchit à la question de l’ego, qu’elle aborde même dans son single « Jim Carrey ». « J’essaie de me parler avec plus de bienveillance », révèle-t-elle. « Et, quand ça commence à trop bouillonner dans ma tête, je reviens toujours à la musique. C’est le seul endroit où je me sens vraiment alignée. » À 30 ans, elle incarne une génération de femmes qui redessinent les contours de la pop mondiale, aux côtés d’Angèle, Sabrina Carpenter, Olivia Rodrigo ou Billie Eilish. « C’est stimulant. On sent une vraie énergie. Mais les chiffres sont clairs : à peine 30 % de femmes dans les classements, moins de 2 % en production. Il reste du chemin. »
Un avenir plein de promesses
Elle, en tout cas, continue d’avancer. La pochette de son prochain album est déjà en tête : elle sera mauve et rouge. Une chanson précieuse, écrite il y a quatre ans dans la foulée de son premier album Phoenix, « a enfin trouvé sa place ». Charlotte Cardin aspire à progresser encore. « Je n’ai pas donné la meilleure version de moi-même. Mais tant mieux. C’est ce qui m’excite. J’ai l’impression qu’un monde entier reste à explorer. » Son parcours, fait de patience et d’authenticité, semble lui avoir ouvert les portes d’une carrière durable et profondément personnelle.



