The Spectator, un havre de tradition dans Londres moderne
Dans le tumulte de Westminster, à quelques pas de la station éponyme, se dissimule une rue résidentielle paisible. Au cœur de cette oasis londonienne, une maison géorgienne aux briques rouges et fenêtres à guillotine abrite depuis 1828 l'un des plus anciens magazines au monde : The Spectator. Une simple plaque dorée signale la présence de cet hebdomadaire conservateur fondé par l'Écossais Robert Stephen Rintoul.
Par une après-midi pluvieuse, pousser la porte de cette institution révèle un univers hors du temps. Une secrétaire accueillante propose immédiatement une tasse de thé, tandis que les couloirs tapissés d'une moquette bleue et l'escalier tournant évoquent un navire insubmersible. Dans une Grande-Bretagne secouée par les scandales Epstein et les turbulences politiques, The Spectator incarne une permanence rassurante.
L'équilibre entre tradition papier et révolution numérique
Dans la salle de conférence aux fenêtres donnant sur St-James's Park, où des volumes rouges conservent les archives du journal, les responsables affichent un style aussi britannique que l'institution elle-même. Freddy Gray, rédacteur en chef adjoint chargé de l'édition américaine, arbore une cravate bleu nuit à motifs fleuris et une barbe de trois jours qui évoquent les personnages de P. G. Wodehouse. Freddie Sayers, PDG et directeur de publication, avec sa veste de velours et son accent « upper-class », rappelle quant à lui Hugh Grant dans Coup de foudre à Notting Hill.
« The Spectator compte aujourd'hui davantage d'abonnés payants qu'à tout autre moment de son histoire », se félicite Freddie Sayers. Les statistiques de l'institut ABC révèlent qu'en 2025, le magazine papier comptait 61 000 abonnés et le site internet 53 000. Quatre-vingts personnes travaillent sur l'édition britannique de cette publication qui a su s'adapter aux mutations du secteur.
« Le travail a beaucoup changé depuis mon arrivée il y a seize ans », constate Freddy Gray. « Avant, la semaine s'organisait autour de la mise sous presse du journal le mercredi à 13h30. Maintenant, le mercredi matin marque presque le lancement de la semaine à venir. » Le numérique a transformé les usages, obligeant la rédaction à trouver un équilibre délicat entre publication en ligne, utilisation des réseaux sociaux et concentration sur le magazine traditionnel.
Un club chic au cœur de la vie intellectuelle britannique
The Spectator mise sur une identité distinctive : maquette épurée, lettrines rouges, dessins de presse de qualité et surtout une pluralité d'opinions remarquable. S'appuyant sur l'anglosphère, il publie depuis 2018 une édition américaine et propose des podcasts audio de qualité. « Nous voulons d'abord divertir, c'est quelque chose de très anglais », assure Freddy Gray.
S'abonner au Spectator, c'est intégrer un club chic et glamour, résumé par un ancien directeur comme « une soirée cocktail plutôt qu'un parti politique ». Ses déjeuners arrosés avec les lecteurs, où l'on déguste du Laurent Perrier Grand Siècle Grande Cuvée à 400 livres la bouteille, font partie de sa légende. Cette décontraction se manifeste jusque dans le bureau du directeur de la rédaction Michael Gove, où traînent pâtisseries et mocassins, vestiges d'une conférence de rédaction matinale.
Cette nonchalance remonte à loin. Boris Johnson, qui dirigea le magazine de 1999 à 2005, avait la réputation de ne pas être très assidu : repas interminables, beuveries, siestes sur les sofas, articles rendus à la onzième heure. Les nombreuses liaisons au sein de la rédaction avaient même valu à l'hebdomadaire le surnom de « The Sextator ».
Un conservatisme éclectique face aux nouveaux défis politiques
Havre du conservatisme britannique, The Spectator cultive un éclectisme rare. Le magazine a compté parmi ses contributeurs le philosophe Roger Scruton et accueille aujourd'hui les éditoriaux de l'essayiste Douglas Murray ou les articles du journaliste Tim Shipman. Son influence dépasse largement sa diffusion, notamment auprès des politiques qui se pressent chaque juillet à sa soirée d'été dans le jardin du 22, Old Queen Street.
« Nous ne sommes pas un journal idéologique, c'est le secret de son succès », insiste Freddie Sayers. Cette indépendance d'esprit puise ses racines dans l'ancêtre du périodique, fondé en 1711 par Joseph Addison et Richard Steele, qui imaginait déjà un lecteur idéal : « Mr Spectator », observateur curieux et ouvert d'esprit, allergique à la polarisation.
Pourtant, le navire ne vogue pas sur des eaux tranquilles. Le déclin des Tories, balayés du pouvoir en 2024 après quatorze ans de règne, et l'ascension de Reform UK, le parti nationaliste de Nigel Farage, ouvrent une ère d'incertitudes. Dans l'Angleterre de Tommy Robinson, dont la marche pour la « liberté d'expression » a rassemblé 110 000 personnes à Londres en septembre 2024, le conservatisme sage du Spectator a-t-il encore un avenir ?
« D'un point de vue journalistique, la crise dans laquelle sont plongés les Tories est une chance », analyse Freddy Gray. « Essayer d'expliquer à nos lecteurs la tourmente de la vie politique britannique depuis le vote du Brexit en 2016, c'est formidable. »
Nouveau propriétaire et tentation de la droitisation
En 2024, le magazine est tombé dans l'escarcelle du magnat Paul Marshall pour 100 millions de livres. Ce philanthrope est également actionnaire de GB News, une chaîne d'opinion de droite parfois surnommée « la Fox News britannique ». En janvier 2025, un éditorial intitulé « More in common » soulignait les convergences entre Reform UK et les Tories, tenants d'un même « national-conservatisme ».
Tim Bale, professeur en sciences politiques à l'université Queen Mary de Londres, observe : « The Spectator a toujours oscillé entre droite et centre, mais il s'est droitisé au cours des dernières années. C'était déjà évident avant son rachat par Paul Marshall, et la tendance s'est probablement accentuée depuis. »
Freddy Gray précise la position du journal : « Comme la majorité des Britanniques, The Spectator est assez désenchanté par le bilan gouvernemental des Tories, mais pas non plus très enthousiaste à l'égard de Reform. Cela dit, contrairement à la plupart des journaux, nous ne sommes pas dégoûtés par ce parti. »
La sérénité d'une institution séculaire
Les membres du Spectator gardent l'assurance un brin hautaine de ceux qui en ont vu d'autres. Cette sérénité s'enracine dans une histoire glorieuse : les verdicts du magazine ébranlaient Charlotte Brontë, Graham Greene y officiait comme critique cinématographique, et Aldous Huxley, H. G. Wells, T. S. Eliot ou Evelyn Waugh y ont signé des contributions.
Le journal s'enorgueillit d'avoir été souvent visionnaire : il a soutenu le Nord abolitionniste lors de la guerre de Sécession, plaidé pour la décriminalisation de l'homosexualité dix ans avant son adoption en 1967, et s'est prononcé en faveur du Brexit. Comme si, au-delà des incertitudes du moment, le vieux navire d'Old Queen Street avait l'éternité devant lui, préservant dans le Londres moderne un morceau d'Angleterre éternelle où politique, journalisme et tradition se mêlent avec une élégance désuète.



