Le délicat traitement médiatique du suicide : entre devoir d'information et responsabilité sociale
Comment aborder le sujet du suicide dans les colonnes d'un journal ? Cette question fondamentale traverse régulièrement la carrière de tout journaliste local. Un courriel d'une lectrice a récemment attiré notre attention sur cette problématique sensible. Le quotidien Sud Ouest avait relaté le suicide d'un jeune homme sous le titre « Un cadavre découvert dans un bois », avec un texte sobre mentionnant que « l'homme, en proie à une déception, se serait donné la mort avec un fusil ».
Un sujet qui fait 9 000 morts par an en France
Pour Éloïse Bajou, journaliste spécialiste des questions de santé qui nous a écrit, cet article pose problème. « Écrire sur le suicide n'est pas tabou », précise-t-elle immédiatement. « Mais, en fonction de la manière dont on en parle, on peut faciliter le processus d'identification chez les lecteurs vulnérables et favoriser un passage à l'acte. » Dans le cas présent, la mention spécifique du fusil n'était pas souhaitable.
Le suicide représente un enjeu de santé publique majeur avec environ 9 000 décès par an en France, soit trois fois plus que les accidents de la route. L'article 9 de la charte de la rédaction de Sud Ouest interdit explicitement « l'apologie du suicide ou l'appel au suicide », pratiques qui sont d'ailleurs illégales. Dans la pratique journalistique quotidienne, une règle implicite prévaut souvent : on ne parle pas des suicides, par pudeur et pour éviter toute forme de publicité à l'acte.
L'effet Werther : quand la médiatisation peut avoir des conséquences dramatiques
Cette retenue de principe devient cependant difficile à respecter à l'ère des réseaux sociaux. En 2022, pas moins de 170 articles ont traité de suicide dans Sud Ouest. L'impact potentiel de la couverture médiatique sur l'augmentation des suicides est scientifiquement documenté sous le nom d'« effet Werther », en référence au personnage de Goethe qui met fin à ses jours après avoir perdu son amour.
Éloïse Bajou est chargée de l'axe médias du programme Papageno, qui s'appuie sur les recommandations de l'Organisation mondiale de la santé. Le nom Papageno fait référence au personnage de La Flûte enchantée de Mozart : alors qu'il envisage le suicide, on lui rappelle qu'il dispose d'alternatives qu'il choisit finalement d'emprunter.
Les principes d'un traitement médiatique responsable
Concrètement, ces principes préconisent :
- Un traitement médiatique discret et mesuré
- L'évitement de la présentation des faits sur le mode « le suicide était inévitable »
- La reconnaissance qu'« on ne se donne pas volontairement la mort »
- La compréhension qu'il n'existe jamais de causalité unique au suicide
« C'est médicalement établi », insiste Éloïse Bajou. « Il y a souvent accumulation de facteurs. Le harcèlement, par exemple, peut être le déclencheur, mais il y a toujours à côté l'isolement social, ou l'absence de personne ressource, un conflit parental voire une déception amoureuse. »
Les pièges à éviter dans le langage et la description
« Le suicide n'est jamais une solution », poursuit la spécialiste, mais plutôt l'acte d'une personne qui cherche à abréger ses souffrances. C'est pourquoi il faut absolument éviter :
- Les termes « suicide réussi » ou « suicide raté »
- La banalisation étymologique avec des expressions comme « suicide politique » ou « suicide médiatique »
- La description détaillée des méthodes utilisées
- La mention des lieux symboliques, ces « hot spots » identifiés par les chercheurs
« Quand on écrit qu'un policier s'est tué avec son arme de service, on sert sur un plateau un scénario suicidaire à d'autres policiers en souffrance », explique Éloïse Bajou. Même prudence concernant les lieux emblématiques comme le pont d'Aquitaine ou la flèche de la basilique Saint-Michel à Bordeaux.
L'importance cruciale de l'information positive
Le cas des célébrités nécessite une attention particulière. On a ainsi estimé à 1 841 décès la surmortalité consécutive au suicide de l'acteur Robin Williams en 2014. Le programme Papageno prône une information positive fondamentale : le suicide est évitable. D'où l'importance de diffuser systématiquement dans les articles les coordonnées des organismes d'aide comme :
- La ligne nationale de prévention du suicide (3114)
- Le numéro d'urgence 15
Si cette pratique est obligatoire aux États-Unis, elle reste seulement recommandée en France, alors que ces informations pourraient sauver des vies en orientant les personnes vulnérables vers une aide professionnelle.



