Une nouvelle menace contre le journalisme est-elle en train d’émerger ? Lancée le 15 avril, la plateforme Objection.ai se présente comme un outil permettant de contester des articles de presse. À sa tête : Aron D’Souza, entrepreneur et juriste américain, proche de certains cercles de la tech conservatrice et soutenu financièrement par des figures comme Peter Thiel, l’ancien directeur de PayPal.
Un service payant pour contester les médias
« Aujourd’hui, n’importe qui peut publier des allégations. Presque personne n’a les moyens de les contester. Le droit d’objection change la donne. Il offre à tous un moyen rapide, abordable et fondé sur des preuves de contester les déclarations dans les médias », peut-on lire sur la page d’accueil du site Internet. Pour un minimum de 2 000 dollars, n’importe qui peut déposer une « objection » contre un contenu journalistique.
Une mécanique bien rodée
D’anciens professionnels du FBI sont mobilisés. À partir de là, une mécanique bien rodée se met en place. D’abord, une enquête express est menée par des enquêteurs « issus d’agences de renseignement comme la CIA ou le FBI, ou du journalisme », précise le site américain Straight Arrow News. Ces derniers sont chargés d’examiner les faits en quelques jours. Leurs conclusions sont ensuite soumises à un « tribunal IA ». Un jury numérique, composé de grands modèles de langage, est chargé de déterminer la fiabilité des informations publiées. Un « score d’intégrité » est ensuite attribué au journaliste ou au média.
Mais l’effet le plus problématique intervient avant même ce verdict. Dès qu’une objection est déposée, l’article concerné se voit affublé d’une mention « évaluation en cours » sur les réseaux sociaux. Une étiquette qui peut suffire à semer le doute dans l’esprit du public. Pour ses défenseurs, Objection.ai serait une forme d’accès simplifié à la justice et à la vérification des faits, notamment pour ceux qui n’ont pas les moyens d’engager des poursuites judiciaires classiques. Dans les faits, il ressemble surtout à un moyen de faire pression sur les médias.
Comparaison avec les notes de communauté
Le fondateur compare son dispositif aux « notes de la communauté » mises en place sur X par Elon Musk. Mais ces notes reposent sur une participation ouverte et gratuite, alors qu’Objection.ai introduit une contrepartie financière. Autre point de friction : la méthode d’évaluation elle-même. La plateforme établit une hiérarchie des sources, plaçant les documents officiels au sommet et reléguant les sources anonymes au bas de l’échelle. Or, les témoignages anonymes sont parfois essentiels pour les journalistes. Ils permettent à des témoins de s’exprimer sans risquer de représailles.
Des investisseurs étiquetés à droite
L’outil a levé plusieurs millions de dollars en financement d’amorçage auprès d’investisseurs tels que l’ancien directeur de PayPal, Peter Thiel, ou l’investisseur bien connu dans le monde des bitcoins Balaji Srinivasan, précise le site d’information The Future Media. Le lancement d’Objection.ai s’inscrit dans un climat déjà tendu entre certains acteurs politiques et les médias. Depuis plusieurs années, une partie de la droite américaine accuse la presse de biais idéologique et multiplie les attaques contre les rédactions.
L’initiative fait aussi écho à l’affaire Gawker. En 2013, plusieurs personnalités, dont le catcheur Hulk Hogan, avaient attaqué le média en ligne, qui avait fini par faire faillite en 2016. Peter Thiel avait financé ces actions en justice, en représailles à un article révélant son homosexualité. « Gawker n’était pas un cas isolé. Il s’agissait tout simplement de la première grande entreprise médiatique à être confrontée à la réalité à l’ère des clics, de l’indignation et de l’amplification algorithmique », peut-on lire sur le site d’Objection.ai.



