Sur la table en plastique d’un bar-tabac de Riorges, dans la Loire, une Marlboro rouge se consume jusqu’au filtre, tandis qu’un verre de menthe à l’eau estampillé Frigolet défie la canicule. Le propriétaire vient de s’engouffrer côté comptoir pour participer au karaoké improvisé par deux habitués sur un tube des années 1980 : Une autre histoire, composée par Gérard Blanc. Ici, la radio est branchée sur Nostalgie. Ici, on ignore tout de la tournée d’une autre chaîne, la très branchée Radio Nova, qui ne possède même pas de fréquence FM dans le coin, mais qui vient tout de même, cet après-midi, faire une escale à une dizaine de minutes à pied, au parc Beaulieu, pour s’y produire en direct.
Deux radios, deux univers sonores
Depuis la mi-juin, pour achever la deuxième saison de La Dernière, son émission phare, l’équipe de Radio Nova sillonne la France des moins de 50 000 habitants à la rencontre de son public non parisien. Cette initiative vise à toucher des auditeurs habituellement peu exposés à la programmation éclectique de Nova, qui mêle musiques du monde, hip-hop et découvertes. À Riorges, commune de 5 400 habitants, la différence est frappante : Nostalgie, avec ses tubes des années 1970 à 1990, reste la reine des comptoirs.
Un karaoké improvisé comme symptôme
Le contraste entre les deux radios illustre une fracture culturelle. Alors que les habitués du bar-tabac chantent Gérard Blanc, Radio Nova installe son studio mobile au parc Beaulieu. Selon un sondage Médiamétrie de 2023, Nostalgie capte 4,2 % d’audience cumulée en France, tandis que Radio Nova plafonne à 1,8 %, mais avec une forte concentration en Île-de-France. « On vient chercher ceux qui ne nous écoutent pas forcément », explique un membre de l’équipe de Nova. « C’est une façon de montrer que la radio peut être vivante partout. »
Un public local partagé
À Riorges, les avis divergent. Jean-Pierre, 62 ans, client du bar, confie : « Nova, je connais pas. Ici, on a Nostalgie, ça nous suffit. » De l’autre côté, au parc Beaulieu, une dizaine de curieux se rassemblent autour du studio mobile. Marie, 34 ans, venue avec ses enfants, dit : « C’est chouette d’avoir un peu de diversité. D’habitude, on n’a que les radios commerciales. » L’événement, gratuit, a attiré environ 80 personnes selon les organisateurs.
La Dernière : une tournée des petites villes
L’émission La Dernière de Radio Nova, diffusée en direct de 16h à 19h, a déjà fait escale dans une douzaine de communes de moins de 50 000 habitants depuis juin. Chaque étape dure une journée, avec des interviews d’habitants et des performances musicales. Le choix de Riorges n’est pas anodin : la ville se situe à proximité de Roanne, bassin de population modeste. « On veut montrer que la culture n’est pas réservée aux grandes métropoles », insiste un producteur de l’émission.
Un fossé qui se creuse ou se comble ?
Ce face-à-face entre Nostalgie et Radio Nova reflète les clivages culturels de la France périurbaine. Selon une étude du ministère de la Culture de 2022, 68 % des habitants des communes rurales écoutent principalement des radios généralistes ou de variétés, contre 45 % dans les grandes villes. Pour autant, des initiatives comme La Dernière tentent de rapprocher les publics. « On ne remplacera pas Nostalgie, mais on peut créer des ponts », conclut un animateur de Nova.
Une escale sans lendemain ?
À 18h, le direct s’achève. L’équipe plie le matériel tandis que les derniers curieux s’éloignent. Au bar-tabac, la menthe à l’eau est toujours là, et le karaoké continue sur Nostalgie. Deux mondes qui cohabitent sans se rencontrer, à quelques centaines de mètres l’un de l’autre. Une image de la France d’aujourd’hui, où les ondes racontent des histoires différentes.



