Il y a 25 ans, Loft Story révolutionnait la télévision française
C'était il y a un quart de siècle. Le 26 avril 2001, la chaîne M6 ouvrait une brèche dans le front anti-télé-réalité des chaînes françaises en lançant Loft Story, l'adaptation hexagonale du succès international Big Brother né aux Pays-Bas. Le concept était simple mais révolutionnaire pour l'époque : onze célibataires coupés du monde, enfermés dans un loft de 225 mètres carrés, filmés 24 heures sur 24 par 26 caméras et 50 micros. Au bout de 70 jours, il n'en resterait que deux. Le public devait décider du couple idéal.
Un phénomène médiatique immédiat
Dès le premier prime time, l'émission attire 5,2 millions de curieux. Mais c'est le rapprochement entre deux candidats, Loana et Jean-Édouard, qui va propulser le programme aux sommets. Leurs ébats dans la piscine, diffusés en continu sur une chaîne du câble et sur Internet, fascinent les téléspectateurs. Benjamin Castaldi, alors âgé de seulement 31 ans et l'un des rares animateurs à avoir accepté de présenter l'émission, se souvient : « J'étais loin de me douter que ce serait un tel phénomène. »
Les audiences s'envolent rapidement. Les primes gagnent 2,5 millions de téléspectateurs en deux semaines, la quotidienne est suivie par cinq millions de personnes en moyenne et dépasse régulièrement le leader TF1. « À l'époque, M6 est 'la petite chaîne qui monte', ça n'est jamais arrivé qu'elle dépasse TF1 ! » souligne Benjamin Castaldi. En mai 2001, un sondage révèle que 95% des Français ont déjà entendu parler de Loft Story, et près des deux tiers l'ont déjà regardée.
Une société divisée
Le succès de Loft Story ne fait pas l'unanimité. Le 12 mai 2001, des manifestants déversent des déchets devant le siège de M6 à Neuilly-sur-Seine, arrachent l'enseigne de la chaîne et brandissent des banderoles aux slogans cinglants : « Télé poubelle », « Des caméras même dans vos chiottes ». Ils tentent même de s'introduire dans les studios à Saint-Denis, sans succès.
La presse se montre particulièrement critique. Dans Libération, le psychiatre Serge Hefez estime que « ce ne sont plus des personnes, mais des rats dans une cage ». Dans Le Monde, le dessinateur Plantu évoque un « camp de concentration qui se fait passer pour une émission ». Un autre sondage révèle que sur les 3,5 millions de Français ayant un accès Internet au bureau, 500 000 se sont déjà connectés au site de Loft Story, y passant en moyenne neuf minutes de leur temps de travail quotidien.
La folie des célébrités instantanées
Pour les candidats, la sortie du loft le 5 juillet 2001 est un véritable choc. Loana remonte l'avenue de la Grande Armée à Paris sous les acclamations d'une foule en délire et un concert de klaxons. S'ensuit un marathon médiatique intense. « Après le prime, ils enchaînaient séances photo et interviews jusqu'à trois heures du matin avant de rentrer à l'hôtel », se souvient un proche de la production.
Les médias, initialement critiques, s'arrachent désormais les « lofteurs ». Pour un shooting photo à Cannes en plein festival, Paris Match affrète même un jet privé pour transporter Aziz et Delphine. Coiffés par Franck Provost en personne, ils posent dans le prestigieux hôtel Martinez en mangeant du caviar. « Quand ils sont descendus du Martinez, tous les photographes se sont bousculés pour les prendre en photo. Belmondo est passé à ce moment, ils ne l'ont même pas remarqué ! » raconte un témoin.
Un succès éphémère mais fondateur
La finale du 5 juillet 2001 est suivie par 7,3 millions de téléspectateurs en moyenne, avec une pointe à 11 millions à l'annonce des gagnants. La moitié des Français devant leur poste de télévision ce soir-là étaient branchés sur M6 pour voir Loana et Christophe remporter cette première saison.
Mais cette soudaine célébrité s'avère difficile à gérer pour certains participants. L'été qui suit Loft Story, Loana est envoyée dans une villa à Saint-Tropez pour participer à un programme quotidien. « À ce moment-là, elle est complètement au fond du trou, cloîtrée dans sa chambre avec une montagne de peluches et de cadeaux », relate Paul Sanfourche, auteur de Sexisme Story. Loana Petrucciani.
Pour Loft Story elle-même, le succès sera de courte durée. Dès la saison 2, les audiences s'effritent. « On n'est plus dans l'événement un an après », analyse Benjamin Castaldi. « Entre-temps, TF1 a signé un contrat avec Endemol, la Star Academy est arrivée et c'est un gros succès, puis d'autres programmes suivent... On n'est plus les seuls. » L'émission ne tiendra pas plus de deux saisons, mais en ayant ouvert la voie à la télé-réalité en France, elle a profondément marqué les esprits et transformé durablement le paysage audiovisuel français.



