Loana, première influenceuse et mythe médiatique : analyse d'un parcours entre gloire et sacrifice
Vingt-cinq ans après le séisme provoqué par Loft Story, l'ombre de Loana plane toujours sur le paysage audiovisuel français. Première star de la télé-réalité, pionnière des influenceurs avant l'heure et figure de proue d'une presse people en pleine mutation, elle a changé à jamais notre rapport à l'image et à la célébrité.
L'incarnation de la promesse télévisuelle
Virginie Spies, maître de conférences à l'Université d'Avignon, analyste des médias, sémiologue et autrice de Success Story : pourquoi les médias nous captivent, analyse pour nous les rouages du People System qui a broyé Loana.
Quelle image reste-t-il de Loana aujourd'hui ? Qu'a-t-elle véritablement apporté au paysage médiatique ?
Virginie Spies : Loana est, avant tout, la première véritable star de la télé-réalité en France. À l'époque de Loft Story 1, elle incarnait tout ce que la télévision recherchait : une fusion entre le mythe de Cendrillon et celui de Barbie.
D'un côté, la gogo danseuse arrivant de nulle part - la petite fille du peuple. De l'autre, la promesse d'une télévision capable de rendre n'importe qui célèbre et heureux. Elle a réalisé, presque malgré elle, la prophétie d'Andy Warhol. Avec le recul, on peut même dire qu'elle a été la première influenceuse. Elle restera un mythe.
Le casting et l'apport du réel
Qu'est-ce qui a plu à la production à l'époque, lorsqu'elle a fait le casting ?
Tout se joue au casting où il est important d'avoir des gens de toutes origines : la bourgeoise, pour Loana, la « cagole » du sud, l'intello, etc. Des modèles afin que chacun puisse s'identifier, en adorer certains, en détester d'autres.
Loana a apporté quelque chose de non écrit : du réel, des imprévus (comme l'histoire de sa fille ou la scène de la piscine), ce qui a généré une audience et un cash considérables.
La descente aux enfers médiatique
Contrairement à d'autres anciens lofteurs, sa vie est devenue un feuilleton médiatique permanent. Pourquoi sommes-nous restés si « accros » à son histoire ?
C'est là que le récit devient sombre. Loana est entrée de plain-pied dans le business de la « peopolisation ». Sa vie est devenue un récit : drogue, violences, retours ratés… Cela en dit long sur notre société qui est une société très voyeuriste, qui se repaie des malheurs des autres.
Ce n'est pas nouveau dans l'humain, sauf que là, c'est exacerbé avec la TV et les réseaux sociaux. Loana a été mangée par ce système qu'elle aimait pourtant, dans lequel elle s'est aussi trouvée, et qui l'a rendue qui elle était et qu'elle aimait en vérité également.
Cette descente aux enfers a culminé en 2024 lorsqu'elle est invitée dans l'émission Touche pas à mon poste et raconte un viol extrêmement violent qu'elle a récemment subi.
Qu'est-ce que cela dit de nous encore ?
En effet c'était très malsain. Très malaisant. Et en même temps c'était le seul endroit où elle parlait à la télévision. Mais ce que ça dit de nous, c'est qu'il faut feuilletonner sur ces personnes désespérées parce que ça marche, ça fait vendre. Le récit de l'ascension fulgurante et du malheur continue et nous intéresse.
L'héritage et la prise de conscience
Est-ce que son parcours difficile après le Loft a forcé les productions à changer leurs méthodes, notamment sur le plan psychologique ?
Elle a indéniablement créé une prise de conscience sur le danger de projeter des gens non préparés sous les projecteurs. Aujourd'hui, on parle de cellules psychologiques, même si les candidats disent parfois qu'ils ne sont pas assez accompagnés.
Loana a montré les limites du système. Nabilla a eu les codes culturels pour se faire entourer et construire un projet de carrière. Loana, elle, était une proie fragile sans les armes pour lutter contre ce que j'appelle le « People System ».
Première influenceuse avant l'heure, Loana a incarné la promesse d'une télévision capable de transformer l'anonymat en or, avant de devenir la proie d'un système médiatique insatiable. Son parcours tragique continue d'interroger notre fascination pour les récits de gloire et de chute, et notre propre voyeurisme face aux destins brisés par la célébrité.



