Léo Duff, l'artisan du contenu tech sur YouTube
Nous rencontrons Léo Duff au cinquième étage d'un superbe immeuble du IIIᵉ arrondissement de Paris. Au fond d'un couloir étroit, le jeune homme de 28 ans au visage juvénile et à la moustache soignée nous ouvre les portes de son « temple », ce petit studio d'enregistrement où Léo Dufour – son vrai nom – passe désormais la majeure partie de son temps. Une pièce d'une vingtaine de mètres carrés, méticuleusement décorée, où des objectifs de caméras trônent sur une étagère, à côté de nombreux ouvrages consacrés à l'homme qui l'a tant inspiré : Steve Jobs.
Une maturité étonnante pour son âge
Physiquement, Léo Duff a tout du vingtenaire parisien. Mais à l'écouter parler, on lui donnerait volontiers vingt ans de plus : une forme de sérénité tranquille émane de lui. Expliquer la « high-tech mieux que Bill Gates » à des millions de personnes est devenu son quotidien. Cependant, se livrer sur sa propre vie n'est pas dans ses habitudes. Réservé au départ, le vidéaste va néanmoins peu à peu, au fil de l'entretien, se détendre et prendre confiance.
Né en 1997, Léo Duff est originaire de La Rochelle, une ville pour laquelle il confie n'avoir « aucune attache ». Aujourd'hui, il s'est imposé comme l'un des visages du « YouTube Game », cet écosystème qu'il fréquente depuis plus de dix ans, au rythme de l'avènement puis de l'explosion des nouvelles technologies. Il appartient à cette génération qui a grandi avec les écrans – à ceci près que, chez lui, la fascination s'est transformée très tôt en passion dévorante.
Un parcours précoce soutenu par ses parents
Dès l'âge de 13 ans, il se met à tourner ses premières vidéos tech, seul dans sa chambre. « C'était honteux, je déballais un PC et j'inventais le nom des pièces », se souvient-il en souriant. Ces essais maladroits ne verront jamais Internet : il les garde précieusement pour lui. Léo Duff tente d'abord sa chance du côté du jeu vidéo, sans réussite. « Au bout de deux ou trois ans, j'ai vite compris que ce n'était pas mon truc. Il fallait soit être divertissant, soit être très fort, et je n'étais ni l'un ni l'autre », confie-t-il en riant. Une lucidité précoce sur ses capacités comme sur ses limites.
Le gaming mis de côté, l'adolescent revient à son premier amour : la technologie. Avec une envie simple, presque naïve, celle de se faire plaisir, sans trop se projeter. À l'approche de la majorité, une certitude s'impose pourtant : il veut continuer à faire ce qui l'anime vraiment, les vidéos. À 18 ans, l'heure est venue de quitter le foyer familial, après avoir obtenu un baccalauréat professionnel en commerce. Un choix par défaut pour l'adolescent, qui rêvait plutôt d'une filière générale à dominante littéraire, à cause d'« une incompréhension avec une professeure ».
Ses parents lui font confiance et acceptent sa décision de ne pas poursuivre d'études supérieures pour se lancer à plein temps dans les vidéos. « Paradoxalement, ça faisait sans doute moins peur à l'époque, parce que ce n'était pas encore un métier, explique-t-il. Ils ont accepté le fait qu'ils ne comprenaient pas très bien, mais ils me faisaient confiance. » Direction Barcelone pour Léo Duff, qui découvre une ville « sympa » pour faire la fête, où il restera trois ans avant de rejoindre Paris – son objectif final. Ici, le rythme change. Les soirées se font plus rares, plus sages, « en vase clos, entre amis », précise son agent, assis à ses côtés pendant tout l'entretien. C'est aussi ici que sa chaîne YouTube décolle et ici qu'il impose son style particulier dans le « YouTube Game ».
Une approche critique et réfléchie de la technologie
Conscient des dérives potentielles de certains outils et réseaux sociaux, Léo Duff ne se contente pas d'en faire l'éloge et s'emploie aussi à lancer des alertes. « Je n'aime pas l'idée de seulement m'extasier devant la technologie. Je considère que c'est un fil qui peut nous lier comme nous délier. J'ai envie de porter un message, explique-t-il, avant de dérouler une réflexion plus philosophique. J'aime tirer ce fil pour voir comment on se projette dans le futur. Qu'est-ce qui tient, qu'est-ce qui peut se briser. Cette tension m'intéresse énormément, parce que le téléphone qui te connecte à ta famille à l'autre bout du monde est aussi celui qui peut te couper de la personne en face de toi. »
À ce titre, il confie avoir supprimé TikTok de son smartphone, lassé par des « commentaires totalement à côté de la plaque » publiés sous ses vidéos. Pour ce garçon aux cheveux bruns, être créateur de contenus ne consiste pas simplement à appuyer sur « rec » et à parler d'un sujet qui plaît, sans ligne rouge.
Un travail d'orfèvre exigeant
C'est un travail d'orfèvre, fait de détails : l'écriture, le montage, les prises de vues. Une exigence qui se ressent, sans surprise, dans ses vidéos. On y retrouve une écriture précise, des cadrages singuliers, des titres et des miniatures – qu'il délègue à un miniaturiste – particulièrement soignés. Des terrains sur lesquels Léo Duff reste très attaché à garder la main, y compris aujourd'hui, avec plus de 800 000 abonnés sur YouTube en 2026. Son développement s'est appuyé sur une agence d'influence, qui gère la partie commerciale depuis huit ou neuf ans. Mais la création, elle, reste son domaine réservé.
« Pour moi, les miniatures, c'est 50 %. Il faut absolument donner envie de cliquer, développe-t-il, avant de filer une métaphore parlante. C'est un peu comme une carte de restaurant. Il faut que les gens s'intéressent à ton plat alors que tu es entouré de plein d'autres propositions très appétissantes. » Des miniatures efficaces, certes, mais surtout une plume capable de happer dès les premières secondes. À la manière d'une série Netflix, le contenu de Léo Duff se consomme de façon presque boulimique : une vidéo en appelle immédiatement une autre.
Un investissement considérable par passion
Un résultat qui suppose un investissement considérable, non par contrainte mais par passion. « C'est 99 % de ma vie. En général, j'écris jusqu'au dimanche midi pour une sortie le dimanche soir. Une vidéo de dix minutes me prend un mois d'écriture », confie-t-il. « Ça peut prendre plus longtemps », corrige aussitôt son agent, tiré à quatre épingles. « Si je m'écoutais, ça prendrait six mois », sourit le vidéaste. Cette obsession de la forme et du fond remonte à l'adolescence, avec déjà ce goût pour l'argumentation. « J'aimais donner mon avis et pouvoir l'argumenter au mieux. J'ai compris assez tôt que, pour avoir du poids dans un débat, il fallait trouver le mot juste et construire une réflexion limpide », explique-t-il.
La qualité prime sur la cadence
À rebours de nombreux confrères, Léo Duff ne publie pas à un rythme effréné dans l'unique but de faire gonfler ses statistiques. Ici, la qualité prime sur la cadence. La course aux chiffres ne l'« anime » pas autant que ce fameux « message » qu'il cherche à faire passer. Une exigence qui finit par payer. Ses vidéos rencontrent un succès croissant, jusqu'à atteindre des scores vertigineux : Comment TikTok a bousillé le cerveau d'une génération (3,6 millions de vues), Ce réglage peut briser votre addiction au smartphone (1,6 million), ou encore Apple a rendu l'iPhone illisible (et c'est voulu) (1,3 million).
Cette quête permanente de perfection peut toutefois se retourner contre lui. Un cadre a donc été posé récemment, avec un rythme d'environ une vidéo par mois. « Le problème, c'est que je peux écrire pendant six mois et, au bout de six mois, trouver que ce n'est toujours pas assez bien. Je peux récrire à l'infini », reconnaît-il. Son agent abonde : « Léo, c'est un peu comme un romancier. Si on ne l'arrête pas, il peut dire : le manuscrit dans sept ou huit mois… puis encore deux ou trois mois après. »
Une vision indépendante des marques
S'il a, au fil du temps, eu l'occasion de rencontrer à deux reprises Apple, il se refuse à y voir une consécration, malgré toute son affection pour la marque à la pomme. « Je n'attends pas de validation de la part des marques, seulement du public. Pour moi, la consécration, elle est là. »
Demain vu par Léo Duff
Il y a dix ans, vous imaginiez-vous vidéaste ? Oui. Précisément.
Comment vous voyez-vous dans dix ans ? À faire la même chose. Encore. Mais mieux. En étant plus persuasif.
Comment imaginez-vous l'univers de YouTube dans dix ans ? Je pense qu'on reviendra à une forme d'authenticité. On le voit déjà apparaître, avec des vidéos plus simples, sans gros montages ni zooms dans tous les sens. Quelque chose de plus brut, de plus sincère.
Qu'est-ce qui vous rend optimiste ? L'idée de voir émerger de vrais acteurs européens, et français, dans le domaine de l'intelligence artificielle.
Une phrase pour résumer votre vision de l'avenir ? Je pense que tout ce qui peut arriver arrivera.
DÉJÀ DEMAIN. Chaque dimanche, on vous présente ceux qui vont compter demain. Artistes, chercheurs, intellectuels ou politiques livrent leur parcours et leur vision du futur.



