Arrestation mystérieuse à la frontière moldave
De retour du front ukrainien, Nicolas Delesalle, grand reporter à Paris Match, connaît une expérience déroutante. Alors qu'il franchit la frontière moldave, il est interpellé par les autorités sans comprendre les raisons de cette arrestation. Menottes aux poignets, il se retrouve propulsé dans une voiture de police filant à toute vitesse vers la capitale Chisinau.
La conduite sportive, les hurlements de sirène et les discussions en roumain auxquelles il ne comprend rien créent une atmosphère surréaliste. "Je sais juste que la question la plus courante que les Moldaves posent sur Google est : 'Pourquoi la Moldavie existe ?'", confie-t-il avec une pointe d'ironie. Ce trajet mouvementé à travers la campagne moldave devient un moment privilégié pour faire le point sur sa vie et son métier.
Les renoncements d'une vie de reporter
"La vie est une suite de renoncements", analyse Nicolas Delesalle. "J'ai vieilli, j'ai cinquante-deux ans, j'aime me balader chez Truffaut, je n'ai plus beaucoup de temps et le meilleur est passé. J'ai renoncé à une grande carrière, à des femmes sublimes, à un destin, à la jeunesse." Ces réflexions intimes prennent une résonance particulière dans le contexte de son arrestation inexplicable.
"L'Art du ricochet" : entre tranchées et introspection
Le titre de son livre porte bien son nom. Loin des récits de guerre virilistes, Nicolas Delesalle y dévoile les coulisses d'un reportage en Ukraine tout en revenant sur les moments qui ont altéré sa trajectoire intime. Il explique avoir compris que "l'existence n'était pas un buffet à volonté".
Le lecteur suit le journaliste, sa photographe et un fixeur entre les tranchées et les boîtes de nuit de l'arrière. "Loin de l'image d'une ville en guerre, Kiev est pleine de vie, ce qui est très difficile d'expliquer à l'étranger", observe-t-il. "La loupe des médias a tendance à nous faire croire que l'Ukraine est tout entière à feu et à sang, alors que Kiev ressemble sans doute à Paris pendant la guerre de 14-18. Un arrière cossu où la vie continue, malgré les vrombissements nocturnes des drones qui s'abattent régulièrement, au hasard."
La fatigue des soldats et la complexité du conflit
Sur le front, à des centaines de kilomètres de la capitale ukrainienne, il rencontre des soldats pris dans une guerre sans fin. "Ils n'ont plus la force d'avoir peur, ils sont si fatigués qu'ils ne pensent plus", constate le reporter avec une empathie palpable.
L'auteur, qui dans Valse russe était revenu sur ses origines maternelles, refoule même la terre de ses grands-parents en suivant l'armée ukrainienne dans sa brève incursion au sud de Koursk. Aucune nostalgie ne l'habite : "Aujourd'hui, je navigue entre une forme de fatalisme - la Russie a été, est et sera toujours violente - et la honte de mes origines. Honte de cette brutalité, de ces mensonges, de cette bêtise, de ce mépris pour la vie que j'ai si longtemps pris pour de la grandeur d'âme."
Il poursuit avec une conviction ferme : "Trop de morts. Trop d'injustices. Trop de larmes. Rien ne justifie le carnage dont Poutine est le seul responsable. Les Ukrainiens ne sont pas des anges, mais cette fois-ci, ils ne font que se défendre face à une agression jamais vue depuis la Seconde Guerre mondiale."
Misha : le sniper néonazi qui bouleverse tout
Le personnage le plus étonnant du livre est sans conteste Misha, un sniper d'extrême droite qui incarne l'un des rares vrais néonazis dont parle Poutine dans sa propagande. Nicolas Delesalle décrit cet "immense salopard" avec qui il a développé une étonnante connexion.
Le journaliste révèle un détail crucial : ce personnage trouble n'est pas étranger à son arrestation en Moldavie. "Un tueur que je trouvais adorable, c'était plus fort que moi, et qui a bouleversé ma vie bien davantage que je ne saurais l'admettre", confesse-t-il avec une honnêteté déconcertante.
Les grands renoncements d'une existence
L'auteur agrémente ce carnet de bord ukrainien de l'album des grands renoncements de sa vie. Il évoque le jour où une première peine de cœur en maternelle (Mathilde) l'a "vacciné" pendant des années des filles, le jour où il a compris qu'il ne serait pas le prochain Zidane, et le jour où la mort a fait irruption dans son existence quand, bac en poche, un de ses amis s'est tué en voiture l'été de leurs 18 ans.
Drôle et mélancolique, poignant et cocasse, L'Art du ricochet offre une véritable philosophie de vie. Tels des cailloux lancés dans l'absurdité de l'existence, nous pouvons survivre aux échecs, aux trahisons et aux tragédies. Toucher le fond, mais rebondir avec grâce.
L'Art du ricochet, par Nicolas Delesalle. JC Lattès, 250 pages, 20,90 euros.



