Yves de Gaulle relève le défi d'incarner Robespierre dans un roman historique audacieux
Porter le nom de Gaulle constitue déjà un héritage considérable. Mais oser endosser le rôle de porte-parole de Maximilien de Robespierre lorsque l'on est le petit-fils du Général représente une gageure extraordinaire. C'est précisément le pari littéraire qu'a relevé Yves de Gaulle avec Thermidor, un monologue intérieur captivant qui se déroule durant les jours précédant la mort de l'Incorruptible sur l'échafaud, le 10 thermidor de l'an II, soit en 1794, à la fin de la période sanglante de la Terreur.
Une immersion psychologique au crépuscule de la Révolution
Yves de Gaulle a revêtu l'habit de l'avocat du Diable, j'ai nommé Robespierre, et emprunté sa voix aigrelette (selon les témoignages historiques) pour nous entraîner dans cette déambulation littéraire au couchant de la Révolution française. La France, alors lasse des guillotines, aspire confusément à autre chose, créant un contexte historique particulièrement tendu. Sans faire de Robespierre un saint de vitrail, l'auteur développe néanmoins une empathie certaine en tenant la plume du Jacobin dont, le lecteur le comprend immédiatement, les heures sont dramatiquement comptées.
Dès les premières pages, le lecteur est emporté par la force narrative. Yves de Gaulle, ayant pénétré la psyché complexe de Robespierre, en fait un personnage vivant et palpable, ce qui constitue l'essence même de la littérature historique de qualité. L'action se déroule au cœur du Paris bouillonnant de la Révolution, ajoutant une dimension immersive remarquable. Même si l'écrivain semble souhaiter sauver l'Incorruptible devant le tribunal de l'Histoire, il fait preuve d'une honnêteté intellectuelle en révélant ses travers caractéristiques, notamment la défausse systématique et la jérémiade permanente, deux mamelles fondamentales du robespierrisme selon l'auteur.
Un portrait nuancé entre grandeur et faiblesse humaine
Dans cette vision, rien de ce qui arrive n'est jamais la faute de Robespierre, mais toujours celle des autres, particulièrement celle des « traîtres » dont il réclame inlassablement l'exécution. L'historien philosophe Hippolyte Taine, l'un des grands contempteurs de Robespierre dans son chef-d'œuvre Les Origines de la France contemporaine, écrivit à son propos cette phrase cinglante : « Jamais homme n'a tenu si droit et si constamment sous son nez l'encensoir qu'il bourrait de ses propres louanges. » Et il ajoutait cette analyse percutante : « Puisqu'il est vertu, on ne peut lui résister sans crime. »
Pourtant, ce n'est pas à ce Robespierre-là, ce Tartuffe déclamateur et glorieux, qu'Yves de Gaulle donne principalement la parole, mais plutôt à un homme fataliste et profondément mélancolique. La sœur de Robespierre, Charlotte, lui lance cet avertissement prémonitoire : « La Révolution t'affaiblit chaque jour. Elle va te tuer. » Cette tension dramatique constitue le cœur de la tragédie racontée dans ce livre passionnant.
Les derniers jours d'un révolutionnaire en perdition
Pendant plus de trois semaines cruciales, celui qui passait pour le saint patron de la Révolution, ce « dictateur ridicule » selon l'expression de Carnot, a presque disparu des instances révolutionnaires et a tout laissé filer. Comme s'il était devenu suicidaire, il semblait accepter son destin funeste tandis que le sol se dérobait littéralement sous ses pieds. À moins qu'il ne s'agisse de l'une de ses ruses habituelles : s'effacer momentanément pour mieux revenir en force par la suite.
Avec la loi du 22 prairial qu'il avait fait voter, Robespierre, pourtant soi-disant hostile à la peine de mort, facilitait considérablement la besogne du Tribunal révolutionnaire en supprimant les avocats de la défense et la nécessité de preuves matérielles concrètes, accélérant ainsi les cadences macabres de l'échafaud. En instaurant la Grande Terreur, l'Incorruptible a fini par effrayer ses propres soutiens habituels qui se sont finalement retournés contre lui avec une violence inouïe.
Quand il revint enfin à la Convention nationale, ce fut pour proférer des menaces voilées qui déclenchèrent une réaction en chaîne implacable : tollé général, arrestation immédiate, coup de fusil du gendarme Merda qui lui fracassa la mâchoire et, dans la foulée, la guillotine sans véritable jugement. Cet épilogue tragique clôt ce poignant roman historique où tout semble si vrai, si palpable, que le lecteur a l'impression de vivre ces événements en temps réel.
Thermidor, par Yves de Gaulle (éditions Plon, 328 pages, 21 euros) représente une contribution majeure à la littérature historique contemporaine, offrant une perspective originale et humaine sur l'une des figures les plus controversées de la Révolution française.



