Un fait divers sordide qui hante la littérature
Le 24 décembre 2010, le journaliste Bernard Mazières trouvait la mort dans des circonstances particulièrement atroces. Son visage avait été démoli à coups de marteau avant que son corps gisant ne soit transpercé par un couteau. L'enquête révélera que le commanditaire de ce meurtre n'était autre que son propre fils, alors âgé de seulement 17 ans.
De Sacha Sperling à Yacha Kurys : la quête d'identité
À l'époque de ce drame, Yacha Kurys s'appelait encore Sacha Sperling. Ce jeune écrivain de 20 ans avait connu un succès précoce avec son premier ouvrage Mes illusions donnent sur la cour, publié chez Fayard en 2009 alors qu'il n'avait que 18 ans. Le livre s'était écoulé à environ 100 000 exemplaires et avait été traduit dans le monde entier, faisant de lui une sorte de Sagan masculin ou d'aspirant Bret Easton Ellis parisien.
« Mon éditrice m'avait proposé de traiter le sujet dans un livre, mais j'avais repoussé l'idée. Je n'avais pas la maturité pour trouver le point de jonction avec des sentiments que j'avais pu éprouver », explique aujourd'hui l'écrivain, désormais trentenaire.
Le besoin de retrouver son vrai nom
Au fil des années, le charmant petit monstre de la littérature française a commencé à étouffer sous le masque de son pseudonyme. « C'était viscéral de retrouver mon vrai nom, au point de devenir obsédé. J'avais l'impression de perdre de la force », confie-t-il. Ainsi, Sacha Sperling est redevenu Yacha Kurys, fils des réalisateurs Diane Kurys et Alexandre Arcady.
Pour redémarrer son aventure littéraire sans se cacher, l'écrivain a ressenti le besoin de se plonger dans une famille qui n'était pas la sienne, mais où un mineur avait fait éliminer son propre père.
Comprendre la genèse du monstre
« Le rapport père-fils m'intéresse depuis longtemps, et je me plante chaque fois dans mes bouquins... J'ai eu des problèmes avec le mien, mais jamais, malgré la colère, je n'ai imaginé commettre un acte pareil ! Je voulais comprendre ce glissement, comment on devient un monstre. Et ce drame préfigure notre époque violente », analyse Yacha Kurys.
Lors du procès, le fils avait été incapable de justifier clairement pourquoi il désirait la mort de son père. Seul le manque d'argent de poche avait été évoqué, révélant la profondeur du désamour entre les deux hommes.
Une descente aux enfers littéraire
Dans son roman, les chapitres nerveux renforcent le suspense tandis que le désamour éclate progressivement entre le père et le fils. L'amitié trouble avec « Jim », un copain malsain, dealer drogué et futur tueur, prend une tournure de plus en plus inquiétante.
Le père est décrit comme odieux, n'éprouvant aucun amour pour sa progéniture. L'adolescent apparaît détestable, mutique, trop défoncé, sans aucun intérêt apparent. Les deux personnages cohabitent mais n'ont fondamentalement rien à faire ensemble.
La nuit fatidique et ses conséquences
Pourquoi, lors de la nuit fatidique, « Léo » prévient-il son père que Jim va passer récupérer des écouteurs oubliés ? Le journaliste (transformé en avocat dans le roman) ouvre la porte... et tout s'achève dans un bain de sang.
« L'acte scelle la rencontre d'un tueur et d'un jeune homme perdu qui décide de donner en sacrifice son père à Jim, qui a besoin de tuer le sien, selon moi. Seule la littérature peut éclairer les quelques mois qui conduisent à l'irréparable », défend l'ami de Christine Angot.
La quête de vérité à travers la fiction
Yacha Kurys a certes lu les articles de presse parus sur le sujet, mais il s'en est détaché pour mieux tout inventer, et paradoxalement, pour mieux se rapprocher de la vérité. Il a glissé çà et là ses propres sentiments, une forme d'errance qu'il a pu connaître et qui résonne étrangement avec cette histoire.
« Je n'ai écrit ce livre que pour arriver aux pages de fin, lorsque le fils comprend que ce n'est pas un jeu, qu'un abîme s'ouvre, que plus rien ne sera comme avant », avoue l'écrivain, encore stupéfait par son propre récit.
Après l'horreur du meurtre, les deux complices, munis de la carte bleue du père assassiné, sont allés danser en boîte de nuit, ajoutant une dimension encore plus glaçante à cette tragédie moderne.



