Dans son dernier essai, Vivre en lisière, Delsa Ballanfat propose une réflexion dense et personnelle sur la notion d'espace à soi, de marge et de lisière comme lieu de liberté et de résistance. Publié aux éditions Le Pommier, l'ouvrage mêle philosophie, littérature et récits intimes pour interroger notre rapport aux frontières, qu'elles soient géographiques, sociales ou psychologiques.
Une exploration de la marge comme espace de liberté
Ballanfat, philosophe et écrivaine, part de son expérience personnelle pour déconstruire l'idée que la marge serait un espace de relégation. Pour elle, la lisière est au contraire un lieu fertile, où l'on peut échapper aux normes et aux contraintes du centre. « La lisière, c'est cet endroit où l'on peut à la fois voir le bois et la plaine, où l'on n'est ni tout à fait dedans ni tout à fait dehors », écrit-elle, citant des auteurs comme Henry David Thoreau ou Virginia Woolf.
L'essai s'articule autour de plusieurs chapitres thématiques, chacun explorant une facette de cette notion : la lisière comme espace de création, de résistance, de solitude choisie, ou encore de rencontre avec l'altérité. Ballanfat s'appuie sur des références variées, allant de la philosophie antique à la littérature contemporaine, en passant par la psychanalyse et l'écologie.
Un dialogue entre philosophie et littérature
L'ouvrage se distingue par sa capacité à tisser des liens entre des disciplines souvent séparées. Ballanfat convoque aussi bien les penseurs du care que les poètes romantiques, les théoriciens de la décolonisation que les écrivains voyageurs. « J'ai voulu montrer que la lisière est un concept opératoire pour penser notre époque, marquée par les crises écologiques et les migrations », explique-t-elle dans une interview accordée à Libération.
L'auteure insiste sur l'importance de se réapproprier un espace à soi, dans un monde où tout pousse à l'hyperconnexion et à la performance. Elle évoque notamment la figure de la « chambre à soi » de Virginia Woolf, mais en la déplaçant vers des espaces plus ouverts et plus incertains : une friche, une forêt, un bord de mer. « Il ne s'agit pas de se replier sur soi, mais de trouver un lieu où l'on peut respirer et penser librement », précise-t-elle.
Un essai qui résonne avec l'actualité
Au-delà de la réflexion personnelle, Vivre en lisière aborde des enjeux politiques et sociaux contemporains. Ballanfat critique la tendance à la « mise en centre » des espaces urbains et des vies, au détriment des périphéries et des marges. Elle plaide pour une réhabilitation des zones de lisière, qu'elles soient géographiques (les banlieues, les campagnes) ou existentielles (les moments de flottement, les transitions).
L'essai rencontre un écho particulier dans le contexte actuel de crise climatique et de questionnement sur nos modes de vie. « La lisière, c'est aussi un lieu où l'on peut expérimenter d'autres manières d'habiter le monde, plus sobres, plus attentives », souligne Ballanfat. L'ouvrage invite ainsi à repenser notre rapport à l'espace, au temps et aux autres, en faisant de la marge un horizon désirable plutôt qu'un lieu de relégation.
En conclusion, Ballanfat propose une éthique de la lisière, faite de vigilance et d'ouverture, qui pourrait servir de boussole dans un monde incertain. « Vivre en lisière, c'est accepter de ne pas être au centre, mais c'est aussi refuser d'être à la marge subie. C'est choisir son bord, et y faire fleurir une vie singulière », écrit-elle. Un livre qui invite à la fois à la réflexion et à l'action, pour réinventer nos espaces de vie et de liberté.



