Jean-Philippe Toussaint explore les liens entre photographie et écriture dans son nouvel ouvrage
À l'ère du numérique où les prises de vue semblent infinies, Jean-Philippe Toussaint revient avec nostalgie sur l'époque de la photographie argentique, où les pellicules limitaient le nombre de clichés à trente-six. Dans son dernier livre intitulé L'Instant visible, publié aux éditions Atelier EXB, l'écrivain et cinéaste consacre précisément trente-six textes à sa pratique photographique. Cette structure n'est pas un hasard : elle reflète une époque révolue et permet à cet artiste subtil de raconter comment s'est construit son regard unique sur le monde.
La genèse d'un projet longtemps mûri
La naissance de ce livre remonte à une intuition ancienne, comme l'explique Jean-Philippe Toussaint. « J'ai toujours fait des photos dans ma vie. Un jour, j'ai pensé que je pourrais faire un livre avec mes photos. Mais il me semblait que ce livre existait déjà, qu'il existait en puissance au cœur de mes images. » L'artiste précise qu'il ne devait pas tant écrire cet ouvrage que le découvrir, avec l'aide indispensable d'un regard extérieur.
C'est par l'intermédiaire de son ami Philippe Séclier qu'il rencontre le grand éditeur de photographies Xavier Barral. Une collaboration prometteuse naît de cette rencontre, mais les obstacles s'accumulent rapidement. Le décès brutal de Xavier Barral en 2019, suivi de la crise sanitaire du Covid-19, faillirent enterrer définitivement le projet. Contre toute attente, le livre a finalement vu le jour, devenant un hommage à cette collaboration interrompue.
Photographie et écriture : deux pratiques distinctes mais complémentaires
Comment s'articulent chez lui photographie et écriture ? L'une est-elle le prolongement de l'autre ? Jean-Philippe Toussaint établit une distinction claire entre ces deux activités artistiques. L'écriture constitue son activité principale, une pratique continue qui ne le quitte jamais. La photographie, en revanche, l'a toujours accompagné de façon plus épisodique, avec des périodes de latence et de jachère.
Le seul ensemble cohérent de photos qu'il ait constitué au fil des années provient d'un Nikon FM2, utilisé principalement en Asie entre 1998 et 2001. Ces images forment la colonne vertébrale de L'Instant visible. L'écrivain reconnaît qu'il existe peu d'interactions directes entre son travail d'écrivain et sa pratique photographique. Il n'a jamais utilisé la photo comme outil de repérage pour ses romans.
Quelques rares exceptions méritent cependant d'être mentionnées. Certaines images, retrouvées par hasard sur des planches-contacts, ont inspiré des scènes précises dans ses romans. La scène de fuite à trois sur une moto dans Fuir, ou l'image des trois lustres dans le hall du grand hôtel de Shinjuku dans Faire l'amour, trouvent ainsi leur origine dans des photographies spécifiques.
Les photos inexistantes : entre souvenir et imaginaire
Jean-Philippe Toussaint partage une réflexion profonde avec Hervé Guibert, auteur de L'Image fantôme publié en 1981 aux Éditions de Minuit. Guibert évoquait que les meilleures photos sont souvent des images ratées n'existant que dans le souvenir que l'on s'en fait. Cette idée résonne particulièrement chez Toussaint, qui l'a reprise dans L'Instant visible pour parler de la puissance fascinante des photos inexistantes.
« Ce sont toutes les photos qu'on n'a jamais prises, qui sont restées mentales, à l'état de vision passagère ou de fantasme », explique-t-il. Les photos inexistantes deviennent ainsi les plus romanesques, car leur absence de réalité tangible oblige à recourir à l'imaginaire pour les recréer. Ce sont, selon ses propres termes, « typiquement des photos d'écrivain ».
La part des anges : les photos perdues et retrouvées
À côté des photos inexistantes, qu'il qualifie de « part du roi » pour les écrivains photographes, Jean-Philippe Toussaint identifie toutes les photos égarées ou disparues, qu'il appelle « la part des anges ». Cette expression, empruntée au monde viticole où elle désigne la portion de vin qui s'évapore dans les barriques, s'applique parfaitement à ces images dispersées aux quatre vents.
Ce sont des photos qui ont bel et bien été prises et tirées, mais qui se sont perdues au fil des déménagements successifs. Parfois, l'une d'elles ressurgit par hasard, comme cette photo de sa mère prise au Portugal dans les années 1980 avec un Praktica. Le négatif a disparu, ne laissant qu'un tirage découpé de façon irrégulière aux ciseaux pour s'adapter à un cadre ovale argenté.
Écrire avec la lumière : le défi ultime
Pour Jean-Philippe Toussaint, écrivain et cinéaste, travailler avec la lumière représente un défi artistique majeur. Il se souvient d'une phrase écrite dans Monsieur, l'un de ses premiers livres : « Encore qu'aux mots, il lui confia qu'il préférait la lumière. » Cette pensée, bien que attribuée à un personnage, contient selon lui une part d'autobiographie et de confession.
« J'étais écrivain, je travaillais avec les mots, mais j'étais fasciné par les arts qui sont en prise plus directe avec la lumière : la peinture, le cinéma, la photographie », reconnaît-il. Plus tard, en écrivant le roman Faire l'amour, il a pris conscience de la difficulté à parler de la lumière avec des mots. La palette linguistique semble bien réduite comparée aux possibilités offertes par la peinture ou la photographie.
Lors de ses séances photographiques en Asie, il travaillait principalement de nuit, avec très peu de lumière : une bougie, une lanterne, le reflet d'un néon sur une vitre. « La nuit, c'est la page blanche du photographe », affirme-t-il, soulignant ainsi comment l'obscurité peut devenir un espace de création à part entière.
Photographie intime : entre autoportrait et nu
Le livre L'Instant visible contient également des images discrètement érotiques réalisées à l'hôtel Récamier dans les années 1990. Jean-Philippe Toussaint aborde la question du rapport entre photographie et intimité, rejetant l'idée que le plaisir du photographe serait nécessairement voyeuriste.
« L'autoportrait comme le nu sont des passages obligés de la photographie », estime-t-il. Ces pratiques représentent toujours une façon de travailler la forme et la lumière, mais de la manière la plus intime qui soit, explorant les frontières entre regard créateur et regard sur soi.
L'Instant visible de Jean-Philippe Toussaint, publié aux éditions Atelier EXB, compte 208 pages et est disponible au prix de 45 euros. Cet ouvrage hybride, entre réflexion esthétique et témoignage personnel, offre un regard unique sur les relations complexes entre image fixe et écriture, entre mémoire visuelle et création littéraire.



