Le retour de Peter Sloterdijk avec une réflexion profonde sur l'Europe
Peter Sloterdijk, le philosophe allemand réputé pour ses analyses décapantes, fait son retour en librairie avec un nouvel ouvrage consacré à l'Europe. Ce livre, issu d'une série de cours donnés au Collège de France en 2024, se présente comme une série de « marque-pages » glissés dans ce qu'il appelle « le grand livre de l'Europe » – un texte trop peu lu selon lui par les Européens eux-mêmes.
Les Européens en vacances de l'Histoire
Sloterdijk développe une critique sévère de la mentalité européenne contemporaine. Il décrit des populations « en vacances de l'Histoire », expression reprise par le chancelier allemand Friedrich Merz lors d'un discours sur la sécurité à Munich en février. Les Européens, selon le philosophe, bénéficient d'un confort dont ils méconnaissent les origines et les sacrifices, privilégiant les plaisirs de la vie privée aux grands enjeux mondiaux.
Cette attitude traduit selon lui une certaine ingratitude envers la construction européenne, qu'il décrit comme un « club d'anciens empires humiliés » ayant choisi de renoncer à la tentation impériale après avoir tenté, tour à tour, de rejouer l'Empire romain. « Plus jamais ça ! » résume cette volonté de tirer les leçons du passé.
L'Europe comme continent autobiographique
Dans son exploration érudite, Sloterdijk parcourt l'histoire européenne de Rome au Moyen Âge, des Lumières au Déclin de l'Occident de Spengler. Il convoque des références diverses, d'Aimé Césaire à Pink Floyd, tout en maintenant un fil directeur clair : l'Europe est davantage qu'une simple dimension géographique.
Depuis les Confessions de saint Augustin, rejouées aujourd'hui sur un mode profane, l'Europe serait le « continent autobiographique » – un espace où l'on aime se raconter, où l'on est suffisamment conscient des excès de la politique pour choisir une « médiocrité » assumée (au sens de voie moyenne) comme gage de prospérité et de liberté.
Le défi de la mémoire tragique
Face au retour des logiques impériales dans le monde, Sloterdijk défend la spécificité européenne. L'Union européenne aurait selon lui pour mission de servir de « gardienne de la mémoire tragique du monde », tirant les leçons des tragédies du XXe siècle.
« Le savoir tragique consiste dans l'expérience que l'on a faite, en Europe : l'impérialisme mène toujours, tôt ou tard, à la défaite », explique-t-il. Cette conscience, d'origine à la fois grecque et juive, permettrait aux Européens d'observer la chute des empires avec le recul du non-combattant.
Les menaces contemporaines et les réponses européennes
Interrogé sur la menace russe, Sloterdijk la qualifie de « démoralisation » plutôt que militaire. La Russie chercherait à démontrer que l'Occident est plus décadent qu'elle-même, alors que sa situation réelle serait bien pire que ce que laisse paraître « l'agitation prépubère de Poutine ».
Concernant le réarmement européen, notamment en Allemagne, le philosophe reste sceptique. « Mentalement on ne réarme pas », affirme-t-il, soulignant que la mentalité allemande reste « profondément post-héroïque ». La création d'une véritable force de combat nécessiterait un changement de mentalité qui ne s'est pas encore produit.
Les défis intérieurs de l'Europe
Sloterdijk s'inquiète de l'érosion du « savoir tragique » chez les jeunes générations, insuffisamment familiarisées avec l'héritage des pères fondateurs de l'Europe. Il déplore le retour d'une « frivolité grandiloquente » et d'un cynisme triomphant dans le débat public.
Le déclinisme, davantage français qu'allemand selon lui, trouverait ses racines dans la tradition européenne de l'examen de conscience, remontant au concile de Latran en 1215 et à l'obligation de confession annuelle. Cette pratique aurait favorisé l'éclosion de l'autobiographie et un rapport à la vérité teinté de pathos.
L'avenir de l'Europe
Pour Sloterdijk, une Europe qui aurait « réussi » en 2050 serait celle qui aurait maintenu sa distance par rapport à la « gigantomachie » en cours entre les grandes puissances. Elle devrait selon lui poursuivre son propre chemin avec des moyens militaires modérés et une politique écologique accentuée.
La prise de conscience des limites planétaires s'imposera inévitablement, et l'Europe devra selon lui résister au « négationnisme écologique » venu de Russie et des États-Unis. La question nucléaire reste épineuse : si la possession d'armes atomiques par la France permet actuellement d'éviter le chantage des empires, il faudra selon Sloterdijk être prêt à s'en séparer quand le moment sera venu.
L'héritage religieux et la liberté européenne
Dans un extrait de son ouvrage, Sloterdijk souligne que la plus grande réalisation de l'Europe est d'avoir libéré les individus de leur appartenance totale à des communautés religieuses fermées. La liberté religieuse ne se limite pas selon lui au choix confessionnel, mais représente une libération plus profonde de la religion de sa fonction traditionnelle de cohésion sociale par la contrainte.
Cette fonction a été transmise à des institutions culturelles extrareligieuses : établissements scolaires, presse libre, système juridique, universités. Sloterdijk va jusqu'à qualifier l'Europe libre d'« union d'apostats décontractés », reprenant l'idée de Karl Marx selon laquelle toute critique commence par la critique de la religion.
À travers cette analyse dense et stimulante, Peter Sloterdijk invite les Européens à redécouvrir leur propre histoire, à assumer leur spécificité post-impériale, et à cultiver cette « mémoire tragique » qui pourrait constituer leur plus précieux atout dans un monde redevenu sauvage.



