Ryoko Sekiguchi : une artiste aux sens en éveil entre Paris et Venise
Et si l'on pouvait déguster la brume ou savourer la transparence d'un nuage ? C'est l'invitation poétique que lançait récemment Ryoko Sekiguchi au public de la Maison de la Poésie à Paris. L'écrivaine japonaise, qui maîtrise le français à la perfection, y présentait une cuisine dite « vaporeuse », poursuivant son exploration singulière où les mots et les mets se répondent.
Une vie parisienne dédiée à la création
Installée dans un grand studio lumineux de l'est parisien depuis 2007, où elle vit « comme une étudiante », Ryoko Sekiguchi est une personnalité rare. Ses murs, à l'exception de la baie vitrée, sont entièrement tapissés de livres, majoritairement en japonais. Des flacons de parfum s'y glissent, écho de son précédent ouvrage, L'appel des odeurs (2024), une véritable initiation à la lecture olfactive.
Du Japon à la France : le parcours d'une « poétesse grosse tête »
Ryoko Sekiguchi écrit directement en français, une langue vers laquelle l'a conduite sa passion adolescente pour les trouvères médiévaux, avant une bifurcation vers l'histoire de l'art. Dès l'âge de 18 ans, elle compose des poèmes « incompréhensibles dans mon pays », confie-t-elle, où on la surnommait la « poétesse grosse tête ». Pourtant, elle remporte un prix de poésie. Une bourse d'études l'amène en France, où elle se sent enfin acceptée : son manuscrit Calque, envoyé par la poste à l'éditeur Paul Otchakovsky-Laurens (POL), est publié en 2001.
Venise, millefleurs : un herbier comme prétexte littéraire
Son nouveau livre, Venise, millefleurs, propose une découverte inédite de la Cité des Doges à travers un prisme végétal. L'ouvrage raconte l'histoire d'une femme proche de l'autrice, partie à Venise écrire un livre sur les fleurs. Celle-ci se voit miraculeusement prêter un herbier réalisé dans la première moitié du XIXe siècle par une certaine Ilaria. Feuilletant ce précieux objet, la narratrice commence à écrire son propre herbier sous forme de journal, dialoguant avec la botaniste tout en relatant ses découvertes et rencontres surprenantes dans la cité lacustre.
Pourquoi qualifier ce texte de « roman » ? « Je pense que s'il y a 1 % de fiction, tout devient fiction », explique Sekiguchi. « La narratrice me ressemble beaucoup, mais les amis dont je parle, existent-ils vraiment ? » Peu importe, l'herbier, réel ou inventé, fonctionne comme un objet « transitionnel » autour duquel tout fleurit. Ce livre synthétise toutes les facettes de l'artiste : écrivaine, traductrice, cuisinière comme sa mère.
Une « littérature de l'écoute » en perpétuel mouvement
Ryoko Sekiguchi qualifie ses œuvres précédentes de « littérature de recherche », ce qu'on appelle si joliment au Japon « littérature de l'écoute ». Jamais le mot « roman » n'avait figuré sur ses couvertures auparavant. « Je vivais doublement quand je vivais à Venise », raconte-t-elle. « Ma vie en tant qu'être humain, et à côté, la vie d'écrivain, avec cette histoire qui flottait avec moi. »
Actuellement, elle travaille sur un nouvel herbier composé d'ondes pour France Culture, collectionnant les fréquences dans un « Ondario » peuplé de rêveries et de réflexions. Chez elle, tous les sens sont convoqués, poussée par une curiosité qui la fait même s'agenouiller, tête inclinée vers le sol, pour montrer comment elle observait les petites herbes poussant entre les pavés vénitiens.
La traduction comme philosophie de vie
D'où lui vient ce questionnement permanent ? « De la posture de traductrice sans doute, de croire que tout est traduisible, que toute présence, animée ou inanimée, est ouverte aux échanges. Cette recherche rend le monde plus beau. Pour moi, si on doit choisir une seule beauté dans ce monde, c'est cette possibilité que nous avons de percevoir le lien entre toutes les présences. »
Si elle était un animal ? « Un colibri toujours en mouvement. » Une fleur ? « Le safran. Elle est super belle. Et méconnue parce qu'on ne connaît que la poudre. Et puis, elle sert, elle sert ! » Depuis vingt ans, de ce havre d'écriture jubilatoire sortent des livres qui sont autant de cabinets de curiosités littéraires.



