Hubert Prolongeau revisite la conquête de l'Ouest à travers le prisme mormon
L'expression « sans foi ni loi » évoque immanquablement l'imaginaire du western traditionnel, peuplé de cow-boys brutaux, d'Indiens enragés et de détrousseurs de diligences. Dans ce genre cinématographique et littéraire que Dieu semble avoir déserté, le journaliste et écrivain Hubert Prolongeau opère un renversement audacieux en écrivant la conquête de l'Amérique à hauteur de mormons.
Les origines divines d'une foi controversée
Tout commence à Rochester, dans l'État de New York, en 1823, lorsqu'un jeune homme nommé Joseph Smith reçoit une vision divine. Un ange du nom de Moroni, envoyé par Dieu lui-même, lui révèle l'emplacement de plaques d'or sur lesquelles serait gravée la « véritable » histoire de l'Amérique.
Selon cette révélation, les Néphites et les Lamanites, descendants du prophète Léhi, seraient arrivés sur le Nouveau Continent en 590 avant Jésus-Christ. Une guerre fratricide s'en serait suivie, certains membres du clan ayant été « punis » par Dieu en héritant d'une peau noire. Jésus lui-même leur aurait rendu visite, sans succès : ils se seraient entretués en l'an 400.
Dernier de leurs descendants, Moroni compte sur Joseph Smith pour imposer la vraie foi à l'Amérique naissante. Cette foi s'agrémentera d'autres révélations et ordres divins, dont la très controversée polygamie – sélective puisque seuls les hommes auront le privilège d'avoir plusieurs épouses.
Orrin Porter Rockwell : le poing armé de Dieu
Dans une Amérique en pleine expansion où la violence constitue le langage commun, Joseph Smith apportera la bonne parole à ses concitoyens, par la douceur ou par le glaive. Pour raconter cette histoire, Hubert Prolongeau s'empare d'un personnage encore plus méconnu que Joseph Smith : son homme de main, Orrin Porter Rockwell.
« Je ne sais ni lire ni écrire. Mais je sais traquer un animal, me nourrir, tuer un homme et prier Dieu. Cela est bien suffisant », médite l'homme, qui narre cette histoire au crépuscule de sa longue vie de piété et de brutalité.
Le choix de Rockwell en antihéros de ce western revisité s'avère excellent. La violence de ce cul-béni aux poings ravageurs – on le surnommera rapidement le Poing armé de Dieu – n'est pas un état constant : elle se mâtine de crédulité, d'incertitude, de fanatisme, d'un goût pour l'absolu et pour la loyauté, et même d'une sensibilité mal assumée.
Une humanité complexe dans un monde brutal
Il aurait été facile de faire de ce brigand une figure de bêtise et de vigueur sans nuances. Hubert Prolongeau le pare d'une humanité complexe qui nous le rend compréhensible et attachant. L'auteur le trimbale dans l'Amérique vandale, toujours dans le sillage de son gourou Joseph Smith.
À travers les yeux de Rockwell, nous découvrons les remous de certaines villes, parfois fondées par les mormons puis réclamées par d'autres, les tueries, les famines, les épidémies, les batailles, les exactions, les complots politiques, les assassinats, les heures de gloire et les défaites.
Historiquement, le récit s'avère passionnant. Humainement et philosophiquement, tout autant. Hubert Prolongeau allège la narration en faisant entendre, dans certains chapitres, la voix de Luana, la femme d'Orrin Rockwell.
Les contradictions du mormonisme naissant
Amoureuse, intelligente, dévouée, passionnée par la religion mormone mais hantée, comme le reste de la communauté, par ses contradictions – la polygamie, décidément, passe mal –, Luana témoigne de la façon dont le mormonisme s'est installé en Amérique.
Cette foi offrait à ses ouailles la solidité d'une communauté dans un monde périlleux, morcelé, mis à mal par le « chacun pour soi » qui caractérisait l'expansion vers l'Ouest. Luana quittera néanmoins Orrin, incapable de préférer sa famille à sa foi, ni de résister à un maître à penser qui, subtilement, le méprise.
Le Poing armé de Dieu restera seul dans son coin d'Amérique en flammes, sans femme, sans héros – Joseph Smith sera tué bien avant son homme de main.
Réflexion sur la mécanique du fanatisme
Car c'est aussi ce que montre le roman d'Hubert Prolongeau : quand une croyance s'impose en jouant des poings et de la gâchette, comme c'est souvent le cas dans l'histoire des conquêtes, c'est celui qui frappe le plus fort qui finit par parler en dernier.
À travers le portrait d'un homme et de ses contradictions, Hubert Prolongeau donne à réfléchir sur la mécanique du fanatisme religieux, dont le visage de brute n'a pas, deux cents ans plus tard, fini de se réinventer. Le roman « Le Poing armé de Dieu » (Seuil, 316 pages, 19,90 €) constitue une plongée fascinante dans une Amérique méconnue, où la foi et la violence se mêlent inextricablement.
Extrait significatif : « Mort ou vif » « Le lendemain, j'étais parti, sellant un beau hongre bai nommé Diamond. Je n'emportai qu'un fusil, deux pistolets, une couverture et quelques vêtements dans un gros sac. Je comptais pousser d'abord jusqu'à Indianapolis et trouver du travail en route. Tantôt je chevauchais, tantôt je montais à bord d'un flashboat. Je m'arrêtai à Avidan. Là, à l'entrée de la bourgade, sur un panneau s'affichait la tête de certains criminels recherchés. Pour la première fois, j'en faisais partie. « Mort ou vif », comme il se doit. Prix de ma capture : mille trois cents dollars. J'étais le moins rentable du lot. Par bravade, j'entrai dans la ville et m'arrêtai boire un whisky au saloon. »



