Donald Ray Pollock réédité : le retour fracassant de Knockemstiff
C'est à Knockemstiff, cette bourgade perdue de l'Ohio, que Donald Ray Pollock a situé ses récits les plus puissants. Né et élevé dans ce patelin, l'auteur en connaît chaque plaie et chaque humiliation sur le bout des doigts. Après avoir passé plus de trente années comme ouvrier dans une usine de pâte à papier, ponctuées de dérives alcoolisées et acides, Pollock s'est finalement décidé, à la cinquantaine, à se mettre à écrire.
Il aurait sans doute préféré détourner le regard, mais l'évidence s'est imposée avec une force implacable : il n'échapperait jamais à son patelin d'origine. Cette prise de conscience a donné naissance à Knockemstiff en 2008, puis au Diable tout le temps en 2011. Plus tard, The Heavenly Table (2016, traduit sous le titre Une mort qui en vaut la peine) déplacera le décor sans rien adoucir du regard acéré de l'auteur.
Une réédition pour célébrer trente ans de Terres d'Amérique
Albin Michel réédite aujourd'hui ces deux livres fondateurs dans le cadre d'un événement littéraire majeur. Le Diable tout le temps paraît avec une préface affûtée signée Marie Vingtras, tandis que Knockemstiff bénéficie d'une traduction entièrement révisée par Philippe Garnier. Pourquoi cette réédition maintenant ? Tout simplement parce que la superbe collection Terres d'Amérique, dirigée avec passion par Francis Geffard, fêtera ses trente ans en 2026.
Pourquoi Donald Ray Pollock mérite-t-il cette attention renouvelée ? Sans doute parce qu'il est l'écrivain qui descend le plus frontalement au royaume des ombres américaines, arpentant sans concession l'envers exact de l'Amérique qui actionne aujourd'hui tous les leviers de la puissance made in USA.
Un cercle infernal de personnages cabossés
À l'heure où tourne à plein régime la lessiveuse techno-théocratique qui fantasme une post-humanité rincée à l'intelligence artificielle, Pollock fouille méthodiquement les blessures d'individus qui n'iront ni au paradis ni sur Mars. Dans Knockemstiff, il aligne avec une précision chirurgicale :
- Les vagabonds et les laissés-pour-compte
- Les corps cabossés par l'alcool, le travail et la guerre
- Un adolescent forcé de voler pour survivre
- Un vétéran hanté par ce qu'il a vu au combat
- Des relations familiales brisées jusqu'à l'inceste
Pollock se révèle un narrateur sans concessions ni pudeur, qui n'épargne jamais son lecteur. Le Diable tout le temps élargit encore ce cercle infernal en suivant le jeune Arvin Russell, autour duquel gravitent :
- Des tueurs erratiques photographiant leurs victimes
- Un prédicateur illuminé persuadé que la cruauté rapproche de Dieu
- Un shérif sans foi ni loi
- Un père mystique et brisé, prêt à tout sacrifier
La violence est à la fois déchaînée et intime, presque domestique, née de la misère morale autant que sociale. Chez Pollock, le mal sent concrètement le sang séché et l'essence bon marché.
Une tragédie grecque moderne
C'est l'Amérique des marges qui se dévoile ici, celle qui ne se mire pas dans Instagram mais dans l'or amer du whisky de supermarché et dans sa conscience irrémédiablement salie. Une Amérique qui ne promet que la répétition des crimes et la transmission inéluctable de la faute. Pourtant, au cœur même de cette noirceur absolue, quelque chose d'essentiel affleure : une vérité nue, presque une grâce négative.
Là où tout semble définitivement perdu, une étrange lumière parvient à passer, comme à travers une fissure dans un mur décati. Cette autre Amérique nous enseigne simultanément la peur et la honte, mais aussi la fragilité humaine - et jusqu'à une forme de pitié inattendue. Marie Vingtras parle avec justesse de "tragédie grecque", comme Malraux le faisait jadis à propos de Sanctuaire de Faulkner.
Aucun hasard dans cette comparaison : Pollock crée son monde littéraire comme Faulkner créa le sien. Une parcelle d'Amérique devenue bouche grande ouverte vers les enfers modernes. Les silhouettes inquiétantes de Cormac McCarthy ne sont jamais loin dans cette œuvre, pas plus que les âmes défaites de Carson McCullers. Bref, jadis édité comme un coup de poing littéraire, voici Donald Ray Pollock réédité aujourd'hui comme un classique incontournable.
La phrase implacable de l'auteur sculpte ses personnages dans la boue et le sang, puis les pousse méthodiquement au bout de leur nuit personnelle - qui est aussi, étrangement, la nôtre. On y croise des Huckleberry Finn abattus par la vie, traumatisés par la guerre, assoiffés à la fois de paix et de destruction. Et le lecteur, pantelant mais captivé, se souvient avec force que, loin de l'hubris des milliardaires et des prophètes de silicone, l'Amérique possède encore de ces voix pleines de sortilèges - voix qui, envers et contre tout, nous la rendent indispensable et profondément humaine.
Le Diable tout le temps, par Donald Ray Pollock, traduction Christophe Mercier, préface de Marie Vingtras. Albin Michel, 400 pages, 23,90 euros.
Knockemstiff, Ohio, par Donald Ray Pollock, traduction entièrement révisée par Philippe Garnier. Albin Michel, 288 pages, 22,90 euros.



