Pola Oloixarac plonge au cœur des guerres culturelles avec 'Bad Hombre'
Comme souvent, les récits les plus percutants commencent par une confession personnelle. Entre 2016 et 2018, alors que la vague #MeToo déferlait sur la planète, l'écrivaine argentine Pola Oloixarac, figure majeure de la littérature hispanophone, a reçu une série de messages troublants. Des femmes, souvent inconnues, la sollicitaient pour une mission précise : « bousiller la vie » d'hommes accusés de violences sexuelles.
De cette expérience déconcertante est né Bad Hombre (éditions du Cherche-Midi), un livre hybride qui navigue entre enquête journalistique, roman et satire des conflits culturels contemporains. Oloixarac y décrit son immersion dans un théâtre moral numérique où les accusations circulent comme des virus, où la justice se rend dans des fils de discussion et des messages privés, et où la réputation d'un individu peut être anéantie avant même qu'un juge n'ouvre le moindre dossier.
La transformation d'une expression politique en symbole culturel
Au centre de cette mécanique se trouve la figure du « bad hombre », expression popularisée par Donald Trump pour désigner les migrants latino-américains. Sous la plume acérée d'Oloixarac, cette expression se métamorphose en symbole de l'homme déjà coupable, cible idéale d'une fascination collective pour la dénonciation publique, entre désir de justice authentique et tentation sacrificielle.
« Je me suis dit que c'était bizarre, parce que cela ne m'était jamais venu à l'esprit », confie l'écrivaine. « Je n'avais aucune expérience de la destruction publique des hommes. J'ai pensé : pourquoi moi ? J'ai compris immédiatement que ce n'était pas personnel puisque plein de femmes étaient appelées au lynchage public des hommes sur les réseaux sociaux. »
Quand la justice devient algorithmique
Oloixarac décrit un phénomène inquiétant : « Devenir police et algorithme en même temps, c'est le phénomène moral typique de la révolution industrielle numérique actuelle. Il existait une forme d'attraction dans cette punition collective : celle de devenir un algorithme, de perdre totalement conscience qu'il s'agit d'êtres humains. »
L'écrivaine souligne que dans tous les cas évoqués dans son livre, aucune plainte n'a été déposée à la police. L'espace de la justice et de la punition se situait exclusivement sur les réseaux sociaux et dans les cercles intellectuels. « La police, c'était nous », résume-t-elle avec une lucidité troublante.
La convergence inattendue entre populisme et féminisme radical
Oloixarac observe une convergence surprenante : « Il existe donc une figure indésirable, rejetée aussi bien par certaines féministes de gauche que par la droite capitaliste de Trump : le Bad Hombre. Il devient un véritable sujet politique. Objet de désir sexuel, il incarne une masculinité à la fois convoitée et sanctionnée. »
Cette tension fascine l'écrivaine : « Désirer ce que l'on punit, parce que l'on en a le pouvoir. Car personne ne sera puni pour l'avoir tué. L'empathie à son égard est interdite – et c'est précisément pour cela qu'il faut la réhabiliter. »
Une enquête équilibrée dans un monde polarisé
Contrairement à de nombreux récits unilatéraux, Oloixarac a mené une enquête complète : « C'est incroyable que nous devions nous poser cette question; cela nous montre à quel point une idéologie restreint le bon sens de toute recherche, où la logique voudrait que l'on écoute toutes les personnes, tous les aspects impliqués. »
Elle critique ce qu'elle appelle « le grand crime bourgeois de notre époque » : « On ne peut pas blesser un cœur. C'est le tabou dont on ne peut pas parler. » Pour elle, « chaque époque historique désigne ses non-personnes, celles et ceux que l'on n'écoute pas, que l'on tient à l'écart du monde. »
La cancel culture comme arme stratégique
Oloixarac analyse la cancel culture comme « une arme de plus dans la lutte darwinienne pour s'imposer face aux autres sur le marché du travail intellectuel ». Elle souligne que « lorsque la structure des incitations privilégie le fait de gagner, l'influence, ou la capture de ressources – les cas dans le monde de la compétition intellectuelle – les agents convergent vers des tactiques qui maximisent l'avantage sur les autres, plutôt que vers la véracité ou la coopération. »
Les universités : sanctuaires devenus champs de bataille
L'écrivaine constate avec inquiétude que « dans les universités occidentales, la réputation peut être détruite par une accusation virale, même infondée ». Elle explique : « Ces espaces sont devenus des sanctuaires. Le féminisme y fonctionne comme un système sacerdotal où, peu à peu, une interprétation s'élève au rang de doctrine : la remettre en question ou simplement ne pas la prendre au sérieux est une forme d'anathème. »
Cette situation crée une peur de penser à voix haute, où « le coût social d'une divergence est devenu exorbitant ». Pourtant, Oloixarac trouve paradoxalement dans cette dissidence « le bonheur d'une véritable camaraderie. Un sentiment de clandestinité nous unit, comme des vétérans des guerres culturelles. »
La violence symbolique sans distinction de genre
À travers des personnages féminins complexes comme Lola – brillante, diplômée d'Ivy League, hyper-sexualisée et pourtant vulnérable – Oloixarac montre que la violence symbolique n'a pas de sexe. « Je crois avoir écrit ce livre parce que je suis fascinée par ces femmes brillantes qui manient la violence symbolique », confie-t-elle.
Elle propose une réflexion audacieuse : « Je pense que ce que nous appelons le patriarcat est peut-être en réalité, l'envers d'une histoire de renforcement de la puissance – l'art d'agir par procuration – de déplacer les forces, d'influencer sans apparaître. »
À travers Bad Hombre, Pola Oloixarac offre bien plus qu'un simple témoignage : elle propose une cartographie des conflits culturels contemporains, une analyse fine des mécanismes de la cancel culture, et une réflexion profonde sur les limites de la justice populaire à l'ère numérique. Son livre constitue un document essentiel pour comprendre les transformations morales et sociales de notre époque.



