Mel Bonis : la redécouverte d'une compositrice oubliée du XIXe siècle
Mel Bonis : la redécouverte d'une compositrice oubliée

Mel Bonis : une redécouverte musicale indépendante des modes

Le talent de Mel Bonis est authentique et ne doit rien aux tendances contemporaines en faveur des compositrices. La résurgence de son nom n'est pas le fruit d'une parité imposée, mais d'une véritable redécouverte artistique. Dans les années 1990, un couple de musiciens allemands semi-professionnels, Ingrid et Eberhart Mayer, elle flûtiste et lui violoncelliste, a exhumé son œuvre. En fouillant à la Bibliothèque nationale de France, ils ont déchiffré trois partitions de Mel Bonis et en sont tombés amoureux.

Une enquête musicale à la Derrick

Cherchant à en savoir plus, ils ont mené une enquête minutieuse qui les a conduits au domicile d'Yvette Domange, petite-fille de Mel Bonis. Elle leur a ouvert les malles de son grenier, débordant de partitions inédites. Le couple a rebaptisé son ensemble musical du nom de Mel Bonis, mettant ainsi fin au purgatoire où végétait cette musique de la fin du XIXe et du début du XXe siècle. Un concert donné à Paris en 1997 a révélé une forte personnalité musicale. Aujourd'hui, sa notoriété reste modeste, mais la plupart des musiciens avertis connaissent ses harmonies raffinées, sa construction rigoureuse et sa sensibilité profonde.

Des vies parallèles dans une époque restrictive

La vie de Mel Bonis est tout aussi passionnante, car elle s'inscrit dans une période peu favorable aux femmes, coincées entre les servitudes domestiques et la morale rigide. Tout en se conformant aux règles sévères de son temps, Mel Bonis s'est frayé un chemin de liberté entre le missel et la marmaille. Il lui a fallu une intelligence remarquable pour mener de front ses vies parallèles de femme, de mère, d'épouse, d'amante et de musicienne. Sa biographie vient d'être écrite par Alain de Savigny, ancien dirigeant d'entreprises devenu auteur de romans historiques.

Bannière large Pickt — app de listes de courses collaboratives pour Telegram

Malheureusement, le livre n'est pas très réussi et sent le filon exploité. Comme dans les romans à l'eau de rose, l'auteur multiplie les dialogues artificiels qui sonnent faux et alourdissent la narration avec trop d'informations. L'approche est biaisée, artificielle et un peu méprisante pour le lecteur, avec des passages découpés par paragraphes signalés d'une « puce », comme si Mel Bonis s'exprimait à la manière d'un professeur pour cancres. Ce n'est pas de la bonne littérature, mais l'histoire reste intéressante.

Une autodidacte au talent précoce

Née en 1858, Mel Bonis, de son vrai nom Mélanie, a grandi dans un contexte où les femmes commençaient tout juste à accéder à la scolarité musicale. Issue d'un père horloger et d'une mère passementière, elle a hérité d'un esprit entreprenant et d'une éducation religieuse stricte. Rue Rambuteau, elle apprend à jouer du piano en autodidacte. Un voisin l'entend jouer Chopin à l'âge de douze ans et signale son grand talent à ses parents, qui en sont stupéfaits. Malgré leurs préjugés, ils laissent faire.

Mélanie étudie avec un professeur qui la présente bientôt à César Franck. Le compositeur la reçoit deux heures par jour, dimanche compris, pour en faire une « bonne pianiste ». Elle entre ensuite dans la classe d'Ernest Guiraud, où elle croise Debussy et Pierné. D'une timidité maladive, elle ne s'épanouit qu'en musique. Pour cacher sa féminité, elle adopte le pseudonyme Mel Bonis.

Une flamme artistique retrouvée

Au Conservatoire, elle rencontre le chanteur et poète Amédée-Louis Hettich. Il écrit les poèmes et les chante, elle compose la musique et l'accompagne au piano. Le duo devient une promesse de couple, mais les parents de Mélanie s'opposent au mariage. Elle est retirée brutalement du Conservatoire et on lui présente un riche entrepreneur, deux fois veuf, qui cherche une mère pour ses cinq fils. En contrepartie, il lui permet de poursuivre sa musique.

Mel Bonis pose la plume pendant dix ans, mais continue de travailler son piano. La famille s'installe dans un hôtel particulier de la plaine Monceau et s'agrandit. Son Quatuor avec piano en si bémol enthousiasme Saint-Saëns, qui s'écrie : « Je ne pensais pas qu'une femme fût capable d'écrire ainsi. » Elle retrouve le chemin de la composition et se remet à travailler avec Amédée Hettich, qui l'aide à retrouver sa flamme après dix ans de silence.

Bannière post-article Pickt — app de listes de courses collaboratives avec illustration familiale

Des drames personnels et une créativité libérée

Au début de 1898, à 40 ans, Mel Bonis et Amédée vivent une passion secrète. Elle tombe enceinte, mais sa foi sincère lui interdit l'avortement, et le scandale bourgeois est impensable. Elle accouche discrètement et confie le bébé à un couple stérile. La même année, elle adhère à la Société des compositeurs de musique, affirmant son statut artistique. Officiellement, Amédée et elle sont les parrain et marraine de la petite Madeleine.

À partir de 1900, elle écrit ses meilleures œuvres en un flot miraculeux, la maternité ayant libéré sa muse. La relation avec Amédée se distend, et en 1912, il est nommé professeur de chant au Conservatoire. Devenu veuf, il reconnaît Madeleine comme sa fille. Pendant la guerre, Mélanie se dévoue pour les blessés, marquant une nouvelle pause de dix ans dans sa création. En 1918, son mari meurt, la rendant enfin libre.

Une œuvre riche et un héritage durable

La vie lui réserve une nouvelle épreuve lorsque son fils Édouard annonce son intention d'épouser Madeleine, dont il est tombé amoureux. Mel Bonis n'a d'autre choix que d'avouer la vérité à sa « filleule ». À 65 ans, elle entame sa troisième période de composition, produisant des pièces majeures comme un deuxième quatuor. Après la mort soudaine de son fils Édouard en Égypte, elle compose un émouvant Cantique de Jean Racine.

Elle meurt le 18 mars 1937 dans sa maison de campagne à Sarcelles, suivie par Amédée trois semaines plus tard, à la manière de Brahms et Clara Schumann. Elle laisse une œuvre riche de deux cents pièces dans quatre genres principaux : piano, orgue, mélodies et musique de chambre. Ce n'est pas du Brahms, mais c'est plus beau que du Clara Schumann, témoignant d'un talent unique et résilient.