Marc Villard, le jazzman du roman noir, publie 'Continuons le début'
Marc Villard publie 'Continuons le début'

Marc Villard, le jazzman du roman noir, publie 'Continuons le début'

La frontière entre la musique et la grande littérature est ténue. Elle devient presque imperceptible lorsque le jazzman du roman noir saisit sa plume : Marc Villard, grande voix du genre en France, romancier, poète et nouvelliste, offre un recueil dont le titre résonne comme une promesse : Continuons le début. Treize nouvelles dont l'épicentre, comme souvent chez l'auteur, est Paris. Pas la capitale qui brille, ni celle des start-up, mais le Paris des bas quartiers, des rades, de la Soupe Saint-Eustache, des puces de Saint-Ouen, des zones périphériques et des gares. De leurs ventres surgissent des trains, filant vers la banlieue, Ostende, le sud ou Venise.

Un tableau urbain aux accents de blues

Dans cet organisme urbain immense, des gens vivent, d'autres meurent. Marc Villard dresse le portrait de créatures échappées de la grande termitière. Son recueil est à la fois un tableau, un poème, un saxophone. Les nouvelles, brèves, s'inscrivent dans le procédé fécond de la variation musicale et se caractérisent par des chutes d'une perfection sans appel, qu'elles arrachent un sourire ou brisent le cœur.

Des duos comme des contrepoints

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Dans ces récits cohabitent souvent un père et sa fille : l'un est « nourrice » pour des dealers tandis que son ado se passionne pour la poésie ; un autre vend des fruits alors que sa fille, apprentie peintre, est obsédée par le rouge. Ailleurs, un « papi » retraité des Postes et une jeune fugueuse armée d'une guitare tissent un lien semblable à celui du sang. L'écrivain forme des duos comme on élabore des contrepoints : un tueur à gages exécutant un contrat contre son ex, un frère aisé et sa sœur mal embarquée, un journaliste en maraude et un tueur en cavale.

Une prose rythmée et des destins fragiles

Marc Villard n'orchestre pas le spectaculaire, ne cultive pas le tintamarre ni le coup de cymbale. Il attrape des destins au vol, les trempe dans ses mots teintés de blues, suspend l'aquarelle à son fil, la poignée de notes à sa partition, et poursuit le tableau en fredonnant sa mélopée. Son style est parfait – rythme, vocabulaire, cadence : un art total. Il y aura des morts, des accidents, de mauvaises décisions, des hasards fâcheux. Il y aura aussi de petits miracles, des évitements de justesse, d'heureux accidents.

Et puis il y a, chez Marc Villard, ces phrases qui marquent : « Il ferme les yeux et somnole, bercé par le roulis, et l'idée lui vient qu'il n'est pas très chaud pour donner la mort aujourd'hui », ou « Ces jours-ci, il classait ses photos shootées avec un vieux Canon argentique et, comme il prenait son temps, il décida de terminer son rangement le lendemain devant un verre de morgon », ou encore « la tige métallique pénètre dans le cerveau du barbu qui reste hébété, comme saisi par une idée fulgurante ». Chaque phrase est belle, chaque destin est juste, même quand l'aléatoire de la condition humaine et les décisions hasardeuses font quitter les rails pour embrasser le vide.

Continuons le début, de Marc Villard (Gallimard Série Noire, 132 pages, 17 euros).

Extrait « Entre le zinc et le radiateur mural »

« Marcus repoussa à l'arrière de sa tête son chapeau en feutrine grise et gagna d'un pas sûr sa place préférée dans le bar de Sélim. Entre le zinc et le radiateur mural, avec vue sur la place. On pourrait croire qu'une nostalgie désuète le poussait près du chauffage mais non, il aimait se placer dos au mur et la chaleur de son recoin convenait à sa carcasse effilée. Il sortit de sa poche un carnet au look patiné et l'ouvrit au hasard. Ce faisant, il donnait vie au surnom dont on l'affublait dans le quartier : le Poète. Il lui arrivait parfois de gribouiller des mots sans suite sur des pages de couleur crème. Il avait un faible pour des textes courts évoquant des haïkus. En réalité, il était retraité de la poste du Louvre mais il laissait dire. Marcus avait travaillé trente ans durant dans le centre de Paris et avait pris plaisir à s'excentrer dans le bas XIIIe dès le versement de sa première pension de retraite. Son fils Oscar travaillait sur une plateforme de forage en mer du Nord. »

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