Les Préfets durant la Grande Guerre : un angle mort de l'historiographie
Les Préfets durant la Grande Guerre : un angle mort

Les Préfets durant la Grande Guerre : un angle mort de l'historiographie

L'historiographie de la Première Guerre mondiale, désormais plus que centenaire, ne cesse de se transformer et de se renouveler. Dans leur synthèse publiée en 2004, Penser la Grande Guerre (Seuil), Antoine Prost et Jay Winter identifiaient avec justesse trois générations de travaux sur ce conflit majeur du XXe siècle. Immédiatement après la guerre, c'est une histoire avant tout diplomatique et militaire qui s'est écrite, focalisée sur les stratégies et les négociations.

Les évolutions de la recherche historique

La seconde génération, dans les années 1960 et 1970, fut celle de l'histoire sociale triomphante, avec ses grandes interrogations sur les groupes sociaux, tels les ouvriers dans la mobilisation industrielle ou les paysans dans l'effort de guerre. Un troisième temps vit l'avènement, dans les années 1990, d'une histoire culturelle s'emparant des écrits, des images, des émotions et du deuil, tels que la guerre les avait profondément transformés.

La dernière étape, depuis, est sans doute celle d'une mondialisation de la recherche, très visible entre 2014 et 2018, où les empires coloniaux et les fronts lointains ont fait l'objet d'un investissement bienvenu et nécessaire. Dans un paysage historiographique aussi foisonnant et diversifié, une question se pose : peut-il encore rester des angles morts significatifs ?

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Un champ délaissé : l'histoire de l'État

Les Préfets dans la première guerre mondiale, ouvrage coordonné par Pierre Karila-Cohen, Laure Machu et Gildas Tanguy, avec une postface d'Antoine Prost, vient rappeler avec force que l'histoire de l'État est restée, paradoxalement, un champ délaissé de la recherche sur la Grande Guerre. Publié par La Documentation française et l'Institut des hautes études du ministère de l'intérieur, cet ouvrage de 264 pages est disponible au prix de 22 euros en version papier et 16 euros en format numérique.

Ce constat est d'autant plus surprenant que l'année 1914 marque une indéniable césure dans la capacité des États modernes à mener un conflit de cette ampleur. Les gouvernements ont dû diriger la production de guerre, assurer le ravitaillement des populations civiles et militaires, surveiller les mouvements de populations et maintenir l'ordre public dans des conditions extrêmes.

L'hypertrophie étatique et ses traces documentaires

Cette hypertrophie étatique, cette expansion massive des prérogatives et des interventions de l'État, a généré une abondance invraisemblable de documents administratifs, de rapports, de circulaires et de correspondances. Les archives des préfectures, en particulier, regorgent de témoignages sur le fonctionnement concret de l'administration en temps de guerre.

Les préfets, ces hauts fonctionnaires représentant l'État dans les départements, ont joué un rôle crucial dans cette mobilisation totale. Ils étaient aux premières loges pour appliquer les directives gouvernementales, gérer les pénuries, surveiller l'opinion publique et maintenir la cohésion nationale. Leur action quotidienne, leurs dilemmes, leurs succès et leurs échecs constituent une fenêtre unique sur le fonctionnement réel de l'État français en guerre.

L'ouvrage collectif dirigé par Karila-Cohen, Machu et Tanguy représente donc un choix fructueux et nécessaire pour combler cette lacune historiographique. En se penchant sur ces acteurs administratifs essentiels mais souvent négligés, les contributeurs éclairent d'un jour nouveau les mécanismes concrets par lesquels l'État a fait face aux défis sans précédent de la Première Guerre mondiale.

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