En 1930, au cœur de la Grande Dépression, l'économiste John Maynard Keynes publie un essai visionnaire intitulé « Perspectives économiques pour nos petits-enfants ». Il y prédit que, d'ici un siècle, le progrès technologique permettrait de réduire drastiquement le temps de travail et d'atteindre une société d'abondance. Cette réflexion, redécouverte aujourd'hui, interroge notre rapport à la croissance et au bien-être.
Une prédiction audacieuse en pleine crise
Dans ce texte, Keynes imagine un monde où les besoins matériels seraient satisfaits grâce à l'accumulation du capital et à l'innovation. Il estime qu'avec une productivité multipliée par quatre ou cinq, l'humanité pourrait vivre avec une semaine de travail de quinze heures. Cette vision, jugée utopique à l'époque, reposait sur l'idée que la résolution du problème économique permettrait de se consacrer à des activités plus nobles.
Keynes écrivait à un moment où le chômage de masse et la misère frappaient les pays industrialisés. Pourtant, il affirmait que le « problème économique » n'était pas permanent, mais temporaire. Selon lui, la stagnation actuelle était le signe d'une transition douloureuse vers une ère d'abondance.
Une actualité saisissante
Près d'un siècle plus tard, les travaux de Keynes suscitent un regain d'intérêt. Des économistes contemporains, comme Robert Skidelsky, soulignent que la prédiction sur la réduction du temps de travail ne s'est pas réalisée. En 2017, la durée annuelle moyenne de travail en France était de 1 473 heures, bien loin des 1 000 heures prévues par Keynes pour 2030.
Les critiques relèvent également que la société d'abondance n'a pas profité à tous. Les inégalités de revenus et l'épuisement des ressources naturelles n'étaient pas anticipés par Keynes. L'économiste français Jean Gadrey rappelle que la croissance a surtout bénéficié aux plus aisés, tandis que les classes moyennes et populaires ont vu leur pouvoir d'achat stagner.
Une leçon pour aujourd'hui
La vision de Keynes interroge notre modèle économique actuel. Si la productivité n'a cessé d'augmenter, le temps de travail n'a pas suivi la même trajectoire. Certains y voient la preuve que la croissance ne suffit pas à garantir le bien-être. D'autres, comme l'économiste Tim Jackson, appellent à repenser la notion de prospérité au-delà du PIB.
L'essai de Keynes reste une référence pour penser l'avenir du travail et de la consommation. Il invite à réfléchir à la manière dont les gains de productivité sont répartis et à la place que nous souhaitons accorder au loisir et à la culture. Une question plus que jamais d'actualité dans un contexte de crise climatique et de transformation numérique.



