Julien Green : la postérité injuste d'un écrivain majeur ressuscité par son Journal intégral
Julien Green : la postérité injuste d'un écrivain majeur

La postérité, une marâtre capricieuse pour les grands écrivains

La postérité littéraire se comporte souvent comme une chienne acariâtre et imprévisible, se débarrassant sans ménagement de ses enfants les plus talentueux tout en élevant sur un piédestal ceux qui furent méprisés de leur vivant. Cette injustice frappe particulièrement Julien Green, né en 1900 et mort en 1998, dont l'œuvre immense mérite pourtant une toute autre considération que l'oubli relatif dans lequel elle est tombée.

Une œuvre monumentale injustement négligée

L'œuvre de Julien Green constitue un monument littéraire d'une richesse exceptionnelle, avec des romans majeurs comme Adrienne Mesurat ou Léviathan, des essais profonds tels que Frère François et Ce qu'il faut d'amour à l'homme, sans oublier ses souvenirs captivants dans Jeunes années. Mais c'est surtout son Journal mythique qui représente l'aboutissement de son travail d'écriture, dont les éditions Plon viennent de publier le quatrième tome de l'édition intégrale, purgée des nombreuses autocensures qui défiguraient les versions précédentes.

Le choc des révélations du Journal intégral

La réputation de Julien Green a subi un séisme avec la publication du premier tome du Journal intégral, qui a provoqué une véritable sidération même parmi ses plus fervents admirateurs. L'écrivain, pourtant connu comme un catholique fervent, y dévoilait sans fard et parfois avec une drôlerie surprenante ses innombrables aventures homosexuelles frénétiques. Cette contradiction entre la chair et la foi, qu'il résumait par cette formule célèbre : « Le sexe est la crucifixion de l'homme », constitue le cœur battant de son œuvre et de son existence.

Bannière large Pickt — app de listes de courses collaboratives pour Telegram

Le tome de la maturité : 1951-1958

Ce quatrième tome, qui couvre la période de 1951 à 1958, marque l'entrée dans l'âge de la maturité pour l'écrivain. Bien qu'il voyage moins que dans les volumes précédents, Green fait revivre son époque avec une acuité remarquable, croisant au fil des pages des figures majeures comme :

  • Colette, dont il capture l'esprit unique
  • Jean Cocteau, qu'il observe avec perspicacité
  • André Malraux, dont il analyse le parcours

L'écrivain partage également ses lectures, ses aversions (notamment envers Lord Byron), ses travaux d'écriture en cours, et ces blagues potaches qu'échangent alors les écrivains entre eux, comme ce télégramme supposément envoyé par André Gide après sa mort à François Mauriac : « Il n'y a pas d'enfer. Tu peux te dissiper. Préviens Claudel. »

La foi comme élément d'héroïsme douloureux

Ce qui ressort surtout de ce volume, ce sont les pages lumineuses où Julien Green explore l'histoire de sa vie à travers le prisme du christianisme. Lui qui détestait tant qu'on le définisse comme un « écrivain catholique » ne pense quasiment qu'à la foi et voit le monde exclusivement à travers elle. Mais qu'est-ce qui l'empêche de se donner totalement à la vie évangélique à laquelle il aspire ? « Le corps comme toujours depuis un quart de siècle » répond-il dans une phrase qui avait été supprimée des versions précédentes du Journal.

Green écrit avec une lucidité déchirante : « La foi ne s'accommode pas de ce qu'on appelle une vie agréable. Elle est en elle-même un élément d'héroïsme et fait souffrir. Le symbole de la foi chrétienne est un instrument de torture. On l'oublie. On ne peut pas plus apprivoiser l'Évangile qu'on peut apprivoiser un incendie. »

Une lumière dans nos jours contemporains

Comment expliquer alors que la lecture de ce quatrième tome du Journal éclaire nos jours plutôt que de les assombrir ? La réponse réside dans la nature même de l'esprit greenien, toujours empli de lumière : même ses nuits les plus sombres se transforment en jours lumineux sous sa plume. Ce volume, intitulé Toute ma vie, représente bien plus qu'un simple journal : c'est le testament spirituel et littéraire d'un écrivain majeur qui mérite enfin d'être redécouvert dans toute sa complexité et sa grandeur.

Bannière post-article Pickt — app de listes de courses collaboratives avec illustration familiale

Toute ma vie, de Julien Green, tome 4 du Journal (Plon, 1216 pages, 35 €) constitue une porte d'entrée essentielle pour comprendre non seulement l'écrivain, mais aussi les tensions qui traversent la création littéraire au XXe siècle.