Julia Kerninon : « Chaque personnage détient une pièce du puzzle »
Julia Kerninon : « Chaque personnage détient une pièce du puzzle »

Dans « La dernière des Wilberforce », Julia Kerninon explore le poids des secrets, les non-dits et la vengeance au sein de deux familles réunies chaque été dans un hôtel sur une presqu'île. L'autrice du best-seller « Liv Maria » signe un roman ample et oppressant, à la croisée du drame familial et du thriller psychologique, en librairie aux éditions de l'Iconoclaste.

Un point de départ en deux ébauches

Le projet est né de deux textes distincts, dont l'un commencé il y a près de dix ans. Le premier racontait l'histoire de deux sœurs âgées de 20 et 10 ans : l'aînée mourait dans des circonstances troubles, alors que la cadette était trop jeune pour comprendre les enjeux adultes du drame. Le second mettait en scène un jeune homme apprenant, lors d'une garden-party, que son père avait abusé d'une de ses amies quand elle était jeune.

« J'ai pensé un moment publier ces textes côte à côte, mais mon éditrice m'a convaincue d'en faire un roman au lieu de le servir en pièces détachées », explique Julia Kerninon. Habituellement, ses livres comptent peu de personnages, avec des portraits de femmes. Cette fois, elle voulait plusieurs héroïnes et « une histoire où chaque personnage détiendrait une pièce du puzzle des drames qui se sont noués dans le passé ».

Bannière large Pickt — app de listes de courses collaboratives pour Telegram

Une presqu'île comme centre de gravité

Le centre du récit est une presqu'île, et surtout l'hôtel Wilberforce, où se retrouvent chaque été depuis vingt ans deux familles amies, les Schnabel et les Wilberforce. Même si le roman n'a « absolument rien d'autobiographique », l'autrice s'est inspirée de l'île de Groix, où elle passait ses vacances enfant et dont ses parents sont originaires, ainsi que de la géographie particulière de la presqu'île de Gâvres dans le Morbihan.

« Comme une presqu'île n'offre qu'un accès limité, cela ajoutait un côté oppressant qui me servait dans ma structure de thriller », précise-t-elle. Pour l'hôtel, elle a pensé à « L'hôtel New Hampshire » de John Irving, aimant l'idée de posséder un endroit. Elle souhaitait aussi parler de l'été, « cette période si particulière pour tout le monde » : « Les enfants pensent toujours qu'il n'y a qu'à eux qu'il arrive des trucs de ouf, mais, en fait, les parents aussi vivent leurs aventures, des drames ou des épiphanies, pendant les vacances d'été. On ne le comprend que lorsqu'on est adulte. »

Des femmes héroïnes du quotidien

Au cœur du roman, la question des violences sexuelles est centrale, avec des femmes empêchées ou abîmées, mais toujours héroïnes du quotidien. « J'essaie de raconter les femmes comme je les vois. Une femme n'a pas besoin d'être une héroïne flamboyante pour avoir le droit d'être dans un livre », affirme l'autrice.

Elle voulait écrire sur des femmes unies, montrant que nos vies sont faites d'entrelacements : vie conjugale, vie parentale, vie avec les amies, et la vie qui passe. « Être mère d'un bébé, ce n'est pas pareil que d'avoir un enfant de 10 ans. Et faire face à une fille de 15 ans, ce n'est pas pareil que de lui apprendre à marcher. La vie des femmes est faite de différentes couches. »

Écrire en tant que femme

La maternité et l'écriture, portées dans le livre par le personnage de Diane, sont des sujets qui obsèdent Julia Kerninon. Pour elle, écrire en tant que femme ne se joue pas sur le style, mais sur le point de vue : « On se trouve nécessairement, en tant que femme, à un endroit du monde radicalement différent de celui des hommes, pour un tas de raisons : la liberté qu'on a dans la rue, la façon dont on est élevée, le fait de porter un enfant si on le veut… »

Elle décrit la vie d'une femme écrivain comme « une vie d'interruption », même si cela est en train de changer. « Si j'étais un homme à l'endroit où je suis, j'organiserais davantage la vie de ma famille autour de mon travail, et non l'inverse. Or, même si l'amour est merveilleux, l'un des grands défis de ma génération est sans doute de parvenir à corriger le déséquilibre monstrueux de la répartition de la charge dans le couple. Et j'aime bien l'idée qu'on travaille ensemble à rectifier cela. »

Bannière post-article Pickt — app de listes de courses collaboratives avec illustration familiale

« La dernière des Wilberforce » est publié aux éditions de l'Iconoclaste, au prix de 21,50 euros, pour 288 pages. Julia Kerninon, forte de sept romans couronnés de nombreux prix et de deux essais, confirme son ambition de « repeupler la littérature de femmes crédibles telles qu'elles sont dans la vie », avec des héroïnes aux désirs contradictoires, libres de vivre l'amour, la création, la maternité et les exigences de la vie de famille.