Le 2 août 2026 à 16h00, Le Monde a publié dans ses archives un entretien inédit de George Steiner avec Catherine David. Cet article, paru à l’origine en 1986, accompagnait la sortie française des « Antigones ». George Steiner y apparaît tel qu’il était : un critique littéraire, un érudit polyglotte et un iconoclaste, capable de bousculer les conventions académiques.
Né en 1929, Steiner est le fils d’Autrichiens exilés à Paris. Cette double identité – autrichienne et française, puis américaine après l’émigration de la famille en 1940 – a façonné son rapport au langage et à la culture. Polyglotte, il lisait dans leur langue originale les œuvres majeures de la littérature européenne.
Le métier de George Steiner : enseigner, lire, transmettre
Quand Catherine David lui demande : « Quel est votre métier ? La pensée, la philosophie ? », la réponse de George Steiner est d’une humilité désarmante : « Je suis avant tout un enseignant, un maître à lire. » Il ne se revendique pas philosophe, mais pédagogue de la lecture. Une posture qui explique son immense influence sur plusieurs générations d’étudiants et de lecteurs.
Il insiste : « Notre époque est en train d’oublier le grand art de la lecture. Une lecture peut être un chef-d’œuvre. » Pour lui, lire n’est pas subir passivement un texte, c’est le recréer. Cette conception active de la lecture, proche de celle de la traduction, fait du lecteur un véritable artiste.
Une conversation sur la musique et la poésie
Dans cet entretien, George Steiner évoque aussi la puissance des arts. « Que se passe-t-il en nous quand une grande mélodie vient posséder notre être ? Quand un poème nous change au plus profond ? » Ces interrogations relatives à la musique et à la poésie montrent son attachement à une expérience esthétique totale, capable de transformer le sujet.
Spécialiste de littérature comparée, il avait enseigné dans de prestigieuses universités, notamment aux États-Unis et en Europe. Sa méthode consistait à confronter les œuvres entre elles, à travers les langues et les époques, pour faire surgir des correspondances inattendues.
« Les Antigones », le mythe au prisme de la modernité
Le prétexte de cet entretien était la publication en France des « Antigones ». Dans ce livre, George Steiner analyse les réécritures successives du mythe d’Antigone. Il montre comment cette figure tragique incarne les tensions entre la loi, la famille et la conscience individuelle. L’ouvrage, par sa richesse, confirme le talent de Steiner pour croiser les époques et les disciplines.
Le dialogue avec Catherine David, publié dans les colonnes du Monde, avait été présenté comme un article de six minutes de lecture. Il réserve plusieurs surprises, notamment cette métaphore que Steiner emploie pour se définir : « Je suis une puce blottie dans la crinière des grands lions. » L’image, à la fois modeste et orgueilleuse, résume sa position d’héritier de la grande culture européenne, conscient de sa petitesse face aux géants qui l’ont précédé, mais bien décidé à se frayer un chemin parmi eux.
Un écho contemporain
Quarante ans plus tard, la mise en ligne de cet entretien dans les archives du Monde, le 2 août 2026, n’a rien d’anodin. Elle survient dans un contexte où la lecture est souvent concurrencée par les écrans et les réseaux sociaux. Les propos de George Steiner, qui déplorait déjà l’oubli du « grand art de la lecture », résonnent avec une actualité brûlante.
George Steiner est mort en 2020, mais sa pensée continue d’irriter et d’inspirer. Cet article d’archives permet aux lecteurs d’aujourd’hui de mesurer la radicalité de son approche. À une époque qui privilégie la vitesse, il opposait la lenteur. À une époque qui morcelle les savoirs, il répondait par la comparaison et la traversée des frontières.
En relisant cet entretien, on comprend pourquoi George Steiner reste une référence pour tous ceux qui croient encore que lire est un acte de création. « Je suis avant tout un enseignant, un maître à lire », disait-il. Une leçon intemporelle.



