Michel Houellebecq et Frédéric Lo : une collaboration musicale et poétique sombre
« Nous avons traversé en ombres maladives / Tous les effondrements d’un monde condamné / Nous avons bien souvent regretté d’être nés / Dans un pays maudit, une époque tardive. » Ce lexique crépusculaire, ce désenchantement métaphysique, cette noirceur si profonde qu'elle frôle l'humour noir… Pas de doute, on est bien dans l'univers de Michel Houellebecq. Mais cette fois, il y a un ajout notable : de la musique, avec des sonorités électro minimalistes et des claviers antédiluviens, offrant un écrin cold wave à la voix légèrement chuintante de l'écrivain. On l'imagine sortant titubant des décombres d'un monde qui aurait été le nôtre.
Un retour marqué par la musique et la poésie
Après une année 2023 tumultueuse, marquée par une affaire de porno rocambolesque et une interview désastreuse au média Front populaire, qualifiée de « texte idiot » par l'auteur lui-même, Michel Houellebecq ne revient pas avec un roman, mais avec un album de douze poèmes mis en musique par Frédéric Lo, intitulé Souvenez-vous de l'homme. Six de ces poèmes figurent également dans un recueil publié simultanément sous le titre Combat toujours perdant.
L'origine de cette collaboration remonte à un hommage au chanteur Daniel Darc. En 2022, Frédéric Lo, auteur-compositeur renommé ayant travaillé avec des artistes comme Pete Doherty ou Alex Beaupain, propose à Houellebecq de participer à un album dédié à Darc. Bien que leur version du Psaume XXIII ait été rejetée par le label, l'envie de collaborer persiste, donnant naissance à cet album où l'écrivain explore ses thèmes de prédilection : le grand remplacement de l'humain par les machines, la déréliction du corps avant la mort, et la guerre, ou plutôt une guerre qui aurait déjà eu lieu.
Une alchimie artistique palpable
Vingt-cinq ans après une première collaboration avec Bertrand Burgalat pour Présence humaine, Michel Houellebecq renoue avec la musique et la scène. La sortie de Souvenez-vous de l'homme s'accompagne de dix concerts à la Scala de Paris et d'une tournée. L'alchimie entre Houellebecq et Lo, fondée sur une admiration mutuelle pour leurs travaux d'écriture et de composition, est évidente. Les deux artistes ont même demandé à une intelligence artificielle d'imaginer leur rencontre, résultat décrit comme « la rencontre de deux solitudes ».
Regards sur l'intelligence artificielle et le transhumanisme
Dans un entretien, Houellebecq partage ses réflexions sur l'IA. Il évoque sa prophétie dans l'album : « Bientôt s’établira le dialogue des machines », et admet ne pas être fondamentalement opposé à l'idée que l'humanité soit remplacée par des IA, notant que dans la science-fiction, les robots sont souvent plus sympathiques que les humains. Cependant, il relate une expérience où une IA a refusé d'écrire à sa manière, par peur de choquer, tandis que ChatGPT a produit un texte qu'il juge « pas mal ».
Le transhumanisme, thème central de l'album, est abordé avec ambivalence. Houellebecq déclare ne pas s'opposer à la modification biologique de l'humanité, tout en restant sceptique sur les résultats artistiques de l'IA. Frédéric Lo, quant à lui, compare l'arrivée de l'IA à d'autres évolutions technologiques qui ont questionné la place des musiciens, comme le mellotron ou la boîte à rythmes.
Des thèmes sombres et une nostalgie paradoxale
Les poèmes de Houellebecq, décrits comme sombres, sont perçus par Lo comme porteurs de tendresse, à l'image de chansons comme « Blue Monday » de New Order. L'album cherche à évoquer les lambeaux d'une musique ancienne, réminiscente d'un XXe siècle révolu. La religion, notamment le catholicisme, est également présente, avec Houellebecq avouant son désir d'être catholique mais se sentant « irrécupérable ».
La fin du recueil, avec des vers comme « Je me dirige vers le rien / Et la fin sera silencieuse », reflète une perspective nihiliste, mais le titre de l'album, Souvenez-vous de l'homme, suggère une nostalgie paradoxale, rappelant que l'humanité avait aussi ses bons côtés.
Perspectives politiques et existentielles
Houellebecq commente la géopolitique actuelle, exprimant son intérêt pour la démographie chinoise et sa déception envers Donald Trump, qu'il pensait isolationniste. Il évoque aussi la guerre en Ukraine, avouant que celle-ci a peut-être inspiré son recueil, et critique Emmanuel Macron pour ses propos sur l'envoi de soldats français.
Sur des questions existentielles comme l'aide à mourir, Houellebecq maintient son opposition, arguant que tout être tend à persévérer dans son être, une vision spinoziste. Il craint que la pression sociale ne pousse les individus à mettre fin à leur vie pour ne pas être à charge.
Un avenir incertain et la forme poétique
Houellebecq travaille sur un nouveau roman, tout en reconnaissant que la poésie lui permet d'explorer l'incertitude de notre époque, où « il se passe quelque chose » sans qu'on sache exactement quoi. Bien qu'on le qualifie souvent de prophète, il rejette ce statut, estimant qu'un vrai prophète appellerait à la ruine de l'Occident, ce qu'il ne fait pas explicitement dans ses romans.
Installé à la campagne, Houellebecq apprécie l'espace supplémentaire pour écrire, évoquant les dangers de la marche en ville. L'album Souvenez-vous de l'homme et le recueil Combat toujours perdant offrent ainsi un regard sombre mais nuancé sur l'humanité et son avenir.



