Didier Decoin : la foi, les ténèbres et la lumière d’un romancier chrétien
Didier Decoin : foi et ténèbres d’un romancier chrétien

Un soir de mars 1944 en Caroline du Sud, deux fillettes blanches sont assassinées. Dans cet État ségrégationniste, alors sous la férule du Ku Klux Klan, les soupçons se portent vite sur un jeune Noir de 14 ans, Georges Stinney Jr., qui sera rapidement exécuté sur la chaise électrique après un simulacre de procès. Cette sordide histoire vraie est la trame du nouveau roman de Didier Decoin, Maypops (Stock). L’occasion de rencontrer cet homme de lettres prolifique, fils du cinéaste Henri Decoin, journaliste, scénariste, romancier à succès qui a publié son premier livre à 20 ans, fut distingué par le prix Goncourt à 32 ans avant de présider l’académie qui le décerne et de devenir un notable de la République des lettres, enchaînant les livres aux intrigues fortes.

Un homme de foi dans sa thébaïde normande

Mais si nous sommes allés voir Didier Decoin dans sa thébaïde normande, où il vit depuis toujours (la maison appartenait à ses parents), à une heure de Paris, c’est davantage pour engager avec cet homme une conversation sur cette autre dimension – plus discrète – qui inspire sa vie, et dont il a fait le centre aussi de plusieurs livres, dont un délectable Dictionnaire amoureux de la Bible : la foi chrétienne. On verra dans cet entretien que celle-ci le tient de façon profonde, intense, jubilatoire. Tant et si bien que handicapé par des problèmes de santé, entravant ses déplacements, à mesure que notre échange s’étirait, l’homme souffrant devenait de plus en plus radieux, à l’image de son petit jardin normand baigné dans une belle lumière d’avril.

Le bien et le mal dans l’écriture

Le Point : Le romancier que vous êtes s’inspire souvent de fait divers. Dans votre nouveau livre, on est encore plus dans la noirceur, dans les ténèbres. La lumière ne peut pas former aussi une bonne trame pour un récit ?

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Didier Decoin : Si… Mais à condition d’effacer les ténèbres. La lumière pour la lumière adviendra quand on sera passé de l’autre côté de la barrière. Pour l’instant, je crois qu’il faut admettre que l’on chemine dans les ténèbres. Elles sont de plus en plus épaisses. Pour certains, au contraire, elles s’effilochent et l’on va vers la lumière. Mais parler de la lumière en soi, je ne saurais pas faire. Je ne vois que quelques auteurs capables de cela : Christian Bobin, par exemple, savait décrire la lumière. Mais moi, je suis encore dans les ténèbres.

Peut-on dire que le fond de votre livre, c’est le duel éternel entre le bien et le mal ?

Il serait très prétentieux de l’affirmer moi-même, mais si vous le dites, je suis d’accord. Et le bien ne l’emporte pas forcément. Je le fais gagner à la toute fin du livre, sous une certaine forme, mais ce sont les ténèbres qui semblent nous envahir. Je suis optimiste de nature, mais pour notre civilisation judéo-chrétienne, je suis inquiet. Nous ne nous accrochons plus à nos valeurs ; nous les laissons dans un coin alors que nous devrions les porter sur notre cœur. Comme Georges Stinney Jr quand il est entré dans la chambre d’exécution, serrant contre lui la Bible. Las, l’enfant était si frêle, si petit, que sa tête ne touchait pas l’électrode supérieure de la chaise. Le technicien a demandé un rehausseur, mais ils n’en avaient pas. Le bourreau a pris le Livre et l’a posé sur le siège. Même le directeur de la prison était un peu gêné par l’idée d’asseoir un condamné à mort sur le texte sacré, mais c’était le seul moyen. Ils l’ont soulevé et l’ont assis sur la Bible. Il y a un côté blasphématoire là-dedans. J’ai eu l’impression, en écrivant cela, que Satan était fou de bonheur : il avait réussi un coup fumant contre un enfant de 14 ans. Un enfant que la Bible avait consolé, lui avait ouvert des portes.

Le pardon, une valeur oubliée

Quelles sont ces valeurs que nous ne défendons plus assez selon vous ?

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L’ensemble de notre héritage judéo-chrétien : le respect de l’autre, l’amour de son prochain et le fait de savoir pardonner. L’idée de pardon était dans nos gènes, mais on la met de côté. On ne sait plus pardonner. Regardez la haine autour d’un tueur d’enfants comme Patrick Henry ; sans Robert Badinter, il n’aurait jamais eu de réhabilitation possible.

La force du pardon, le pape Léon XIV en a parlé récemment devant le monument aux martyrs en Algérie. C’était son premier discours en terre d’Islam. Comment l’avez-vous reçu ?

Comme une vraie joie. Dès le premier jour, ce pape m’a plu. Il a une « bonne bouille » et il est exactement ce dont l’Église avait besoin. Et le fait qu’il soit Américain face à Donald et sa voix de crécelle me plaît bien. Parler du pardon est essentiel. Il a ouvert une petite lucarne qui, pour moi, est une grande baie vitrée. C’est formidable. Bien plus important que s’il avait parlé de la prêtrise des femmes. À ce propos, Éric-Emmanuel Schmitt a une formule magnifique : La Vengeance du pardon. Pardonner est peut-être la plus belle des vengeances, car cela peut être effrayant d’être pardonné quand on traîne le poids d’une chose horrible.

Jésus-Christ, figure centrale

Jésus Christ est une figure centrale pour vous, vous lui avez consacré plusieurs livres. En quoi vous inspire-t-il encore aujourd’hui ?

Je l’aime, tout simplement. C’est un mouvement constant chez moi, l’oxygène que respire mon âme. On rencontre tous le Christ, car le Christ, c’est l’autre. Si vous me faites du bien, ou si vous essayez de ne pas me faire de mal, vous êtes dans la dimension christique. Il est important parce qu’Il est nous ; Il a souffert tout ce que nous pouvons souffrir. J’ai eu récemment un passage à vide sur le plan de la santé. J’ai beaucoup souffert. Au début, je me suis révolté : « Donnez-moi ce que vous voulez, mais empêchez-moi de souffrir ! » Et puis, tout d’un coup, j’ai eu une sorte d’éblouissement. Je me suis dit : « Dans le fond, je suis au pied de la croix, je peux la toucher. »

La souffrance et la fin de vie

Vous parlez de la souffrance. C’est un sujet qui est au cœur du débat actuel sur la fin de vie. Quel est votre regard sur cette question ?

Je pense que si le Christ était au chevet de quelqu’un qui souffre atrocement et qui supplie « aidez-moi à partir », il n’hésiterait pas une seconde. Parce qu’il sait ce qu’il y a après. Le problème, c’est que nous, nous ne le savons pas. Jésus ne l’a pas explicité, sans doute parce que nos petits cerveaux humains sont incapables de percevoir cette vérité. Il y a un grand silence sur l’après. Il a dû chuchoter à ses disciples : « Vous ne pouvez pas comprendre, continuons à marcher. » Mais je suis convaincu que la tendresse du Christ le pousserait à dire à un malade en fin de vie : « Je vais t’aider. »

Vous voulez dire que le Christ serait favorable à l’euthanasie… ! ?

C’est une intuition, pas une affirmation. Si je me mets à la place du malade qui n’a plus d’espoir, dont les souffrances ne font qu’augmenter, et qu’un médecin me propose de partir tout de suite, je dirais oui. Je n’hésiterais pas, en me disant que Dieu sait. N’oublions pas ce cri du Christ : « Mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » C’est le plus grand SOS de l’histoire. Même lui a connu ce moment de défaillance.

Enfance et révélation

Enfant, avez-vous reçu une éducation religieuse ?

Mes parents m’ont mis dans un collège catholique, Sainte-Croix de Neuilly, mais pas spécialement pour le dogme. Mon père était incroyant, mais pas bouffeur de curés, et il pensait que ce type d’éducation m’apprendrait à ne pas être un « salaud ». Pour lui, qui était cinéaste, le plus grand metteur en scène du monde, c’était l’Église catholique. Ma mère, elle, s’intéressait surtout au dimanche de Pâques. Elle n’osait pas croire à la Résurrection, mais elle disait : « C’est beau. » Je suis sorti de là avec un vernis religieux qui s’est écaillé tout de suite. À 18 ans, on a d’autres chats à fouetter. Jusqu’au jour où j’ai ressenti un choc, à la façon d’André Frossard. Je n’ai rien vu, rien entendu, mais j’ai eu la certitude d’une présence qui me disait : « Je t’aime, toi. »

Dans quelles circonstances cette révélation s’est-elle produite ?

Dans les circonstances les plus bêtes du monde. Dans cette maison même, dans ma chambre, vers 22 h 30, en me lavant les dents. Je dis toujours que cette révélation a le goût du dentifrice Colgate. Tout allait bien dans ma vie, j’avais publié mon premier livre, j’étais amoureux… Je ne demandais rien. Et soudain, j’ai eu la certitude absolue que Dieu n’existait pas. J’étais un « super Nietzsche ». J’ai voulu l’écrire tout de suite sur mon carnet. J’ai quitté le lavabo, et au moment où j’allais prendre mon stylo, il y a eu un virage à 180 degrés d’une violence folle. Je me suis retrouvé à genoux, inondé de bonheur, avec la certitude inverse : Dieu existait, il était là, à trois centimètres de moi. Comme saint Paul sur le chemin de Damas. J’ai passé la nuit sur les tomettes de ma chambre et, quand le jour s’est levé, je me suis dit : « Il fait jour, il fait Dieu. »

Une vocation contrariée

Avez-vous voulu entrer dans les ordres après ?

Oui, mais j’ai d’abord voulu explorer les autres religions. J’ai étudié le judaïsme, que j’ai trouvé magnifique et joyeux. J’ai lu le Coran deux fois, des choses ne m’ont pas plu, mais beaucoup d’autres, oui. Je suis allé voir du côté des philosophies extrême-orientales… Mais j’étais comme quelqu’un qui a très soif : je buvais un verre d’eau, puis un deuxième, sans être étanché. Je suis revenu au christianisme. Lors d’une séance de dédicaces, il y avait dans un coin un prêtre. Il s’est approché, il était venu de Belgique, il m’a juste dit : « Je suis là pour te voir », et il m’a laissé son numéro de téléphone. Je suis retombé dessus plus tard, en faisant du rangement. Je l’ai appelé, et je suis allé le voir pour lui raconter mon aventure « Colgate ». Il m’a dit de lire la parabole du Fils Prodigue : « C’est ton histoire ». J’ai voulu devenir prêtre, mais il m’a dissuadé : « Tu n’es pas fait pour ça, tu aimes trop les femmes, la bonne chère… Tu es fait pour être un colleur d’affiches pour le Bon Dieu. » C’est ainsi que j’ai écrit Il fait Dieu. Jacques Chancel, mon éditeur, était sceptique : « Dieu ? On n’en vendra pas un seul ! » Il croyait davantage au succès d’un roman de Gabriel Matzneff, Les Moins de 16 ans, qui avait été publié un peu avant, comme à celui d’un autre livre sulfureux aussi. Et mon livre a cartonné ! J’étais content, mon « champion » avait gagné.

Le regard chrétien dans l’œuvre

Qu’y a-t-il de chrétien dans votre œuvre de romancier ?

Le regard sur l’autre. Pour moi, être chrétien, c’est être « christique ». Dans mes romans, l’autre est toujours un objet de questionnement et de tendresse. J’aime mes personnages, je souffre avec eux. Mon dernier livre n’est pas un livre « catho », mais si on dit que c’est un livre chrétien, cela me fait plaisir. Il y a une symbolique de l’Agneau de Dieu, toutes proportions gardées. On s’est précipité sur le jeune Georges Stinney pour en faire un bouc émissaire. Chez les planteurs sous les lois Jim Crow, il y avait une volonté de supprimer la race noire. Ils auraient donné n’importe quoi pour avoir un Noir à électrocuter. Le crime leur a servi. Quand ils ont découvert les corps des fillettes, ils se sont dit : « L’auteur ne peut être qu’un Noir. » Et lorsqu’ils apprennent qu’un petit Noir a parlé à ces deux filles avant qu’elles ne disparaissent, pour eux, cela ne fait aucun doute : « C’est lui. » À partir de là, ils ne peuvent plus retourner en arrière. Ils tiennent la chose dont ils rêvaient le plus : asseoir un Noir sur la chaise électrique. Ils iront donc jusqu’au bout du cauchemar. C’est ce qui est effarant dans la peine de mort : la jubilation d’une certaine frange des témoins ou des acteurs du drame. On peut comprendre l’espoir des familles de victimes, mais là, il y a en plus la joie de mettre à mort en faisant souffrir si possible. On perçoit une part de calvaire dans ce qu’a subi cet enfant.

Le Christ et l’humour des miracles

Vous avez écrit aussi des biographies de saints et de saintes, comme Élisabeth de la Trinité. C’est une figure qui a beaucoup compté pour vous…

Oui, en effet. C’était une jeune fille ravissante de Dijon, une pianiste douée à qui tout le monde prédisait un grand mariage. Mais elle voulait s’approcher de Dieu. Elle est entrée au Carmel et elle est morte à 26 ans. Dans une signature, j’ai rencontré l’une de ses miraculées, une femme qui était totalement paralysée et qui a été guérie grâce à elle.

Vous croyez donc aux miracles ?

Oui. Pour un être humain, c’est invraisemblable, mais pour Dieu, ce n’est rien du tout. Le Christ mettait beaucoup d’humour dans l’accomplissement de ses miracles. J’adore l’histoire du paralytique que ses copains sont obligés de passer par le toit, en enlevant des tuiles, parce que la foule était tellement abondante autour du Christ qu’elle avait envahi la maison et le jardin. Le type a dû insister, parce qu’il voulait toucher Jésus. Finalement, il y parvient au prix de tous ces efforts, et Jésus le regarde en lui disant : « Tes péchés sont pardonnés. » La tête du type ! Il n’en avait rien à faire de ses péchés, il voulait marcher ! Jésus, qui l’avait un peu taquiné, lui dit alors : « Lève-toi et marche. » Tout simplement. On n’est pas dans les grandes trompettes hollywoodiennes, un miracle, c’est quelque chose de presque anodin dans la grammaire de Dieu.

À contre-courant dans la société

En tant que chrétien, vous sentez-vous à contre-courant dans la société actuelle ?

Peut-être, mais cela ne me gêne pas. Ce sont mes convictions absolues, je ne pourrais plus vivre sans elles. Je n’ai pas peur de la mort. Le jour où l’on me dira « c’est fini », je sais que je vais enfin rencontrer celui qui m’a chuchoté « je t’aime » alors que j’étais un horrible individu indifférent. Jésus n’a pas décrit l’après, mais il a dit qu’il y avait beaucoup de demeures dans la maison de son Père. Ce sera du sur-mesure. Moi qui aime la mer, j’aurai probablement une vue sur l’océan. D’autres jouiront d’un beau panorama sur un désert ou une forêt. Chacun aura son paradis.

Comment pouvez-vous en être aussi sûr ?

Juste parce que j’en suis sûr. C’est un sentiment de jubilation. Comme dans le titre du livre du théologien jésuite François Varillon : Joie de croire, joie de vivre. J’ai quelqu’un dans mon oreillette spirituelle qui me dit : « Ouh ouh, c’est moi, on va se retrouver, tout va s’illuminer. »

Pratique religieuse et doutes

Vous pratiquez régulièrement ?

Je suis peut-être un mauvais chrétien sur certains points. Il y a des rituels que je ne comprends pas, comme la confession. Je préfère parler à Dieu directement, sans intermédiaire. C’est ce qui me plaît dans l’islam ou le judaïsme : ce rapport direct. La prière est la base de tout. C’est comme si je m’adressais à un ami, on a envie de lui parler et de l’entendre. Mais l’eucharistie est un essentiel, un soleil. Communier est quelque chose qui me bouleverse, parce que je crois à la présence réelle, je ne crois pas que je mange un corps. Non, je crois que je me nourris d’une entité qui n’est que de l’amour, qui entre en moi pour guérir les plaies béantes que je peux avoir et nettoyer les saloperies que j’ai pu accumuler, en me répétant « que je t’aime ». Ça, je le vis. D’aucuns peuvent croire que j’ai perdu la boule le jour où je me suis engagé dans cette voie, mais j’y suis tellement bien que je n’en suis jamais sorti.

Vous n’avez jamais douté ?

Non. Je suis en colère contre la façon dont l’Église a traité les incroyants sous l’Inquisition, ou actuellement contre les scandales d’abus sexuels. C’est dégueulasse. Mais cela ne me détourne pas de Dieu. On ne peut pas confondre l’homme qui a fauté avec le Dieu qui pardonne. Je ne crois pas en l’enfer ; l’amour de Dieu et l’enfer ne peuvent pas coexister. L’un doit forcément gagner. Le Christ n’est pas mort pour rien. Chaque goutte de ce sang-là est tellement précieuse que personne ne peut résister. On comprend que Satan s’enfuit en courant face à un exorciste qui agit au nom du Christ. On peut fermer les portes de l’enfer au nom du Christ, de son sang, de ce qu’il a donné pour nous.

La souffrance originelle

Vous parlez beaucoup de la souffrance…

Elle est inhérente à la vie de l’homme. Le péché originel, j’ai du mal. Mais, en revanche, qu’il y ait une souffrance originelle, je veux bien l’admettre. Que l’Homme, dans le sens de l’humanité, soit né avec la souffrance en lui et qu’elle fasse partie de son itinéraire, oui, j’y crois. Je ne dis pas qu’on est né pour souffrir, mais on est né avec un capital de souffrances que l’on va épuiser petit à petit, au fur et à mesure de nos chagrins. J’ai 82 ans, je m’approche de ma mort physique, je le sais, c’est mathématique ; je suis quand même en moins bonne santé que je l’étais il y a vingt, ou même dix ans. Mais je chemine en croyant à la récompense qui est au bout, la fameuse lumière. J’avais un ami éditeur, homosexuel, qui est mort du sida – à l’époque, on ne disait pas ce mot. Il n’était pas du tout croyant. Et sa dernière parole a été : « Ah ! Une nouvelle aventure commence. » Cela m’a bouleversé, d’autant que quand on parlait ensemble, je n’ai pas le souvenir d’une seule fois où il m’ait dit : « Je crois en l’au-delà. » Et là, juste avant de mourir, il me lance cette phrase : « Une nouvelle aventure commence. » Eh oui ! Nous avons tous devant nous une nouvelle aventure qui nous attend.