Urbain V, le pape lozérien qui quitta Avignon pour Rome
Urbain V, le pape lozérien qui quitta Avignon

Urbain V, un pape lozérien au destin hors norme

Il y a sept siècles, un pape lozérien, baptisé Guillaume de Grimoard à Bédouès et attaché à la source de Quézac, régnait sur la chrétienté. Faux départ. En quittant le Palais des papes, Urbain V pensait ne jamais y revenir. Il allait rester dans l’histoire comme celui qui avait rapatrié l’Église à Rome, la Ville éternelle. Avignon resterait une parenthèse dans l’histoire catholique, chapeautée par six papes, dont lui. Six papes français.

Une élection surprise

Urbain V est élu à la surprise générale, en 1362, après la mort d’Innocent VI. Il n’est ni cardinal ni évêque. Mais les éminences aux dents longues se disputent le siège au point de s’empêcher mutuellement. Un chroniqueur du temps aura cette formule : "Pourquoi, alors qu’ils comptaient tant d’hommes remarquables parmi eux, avoir choisi un simple abbé de monastère comme pape ?". Urbain V est une sorte d’ovni en terre papale. Né Guillaume de Grimoard dans un coin perdu des Cévennes, dans l’actuelle Lozère, il s’est construit un destin hors-norme, comme béni à la source de son enfance, l’eau de Quézac. Pour finir canonisé : Saint Urbain.

Un réformateur modéré

Il engage une réforme de l’Église, essaie "de rompre avec les pratiques de népotisme", souligne Yves Chiron dans sa passionnante biographie, Urbain V le bienheureux (Via Romana, 2010). Il condamne la cupidité des hommes d’Église mais met souvent de l’eau dans son vin : "Il fut un pape qui est resté bénédictin dans l’âme, et dans l’habit, mais il ne fut pas l’ascète mortifié que certains auteurs ont dépeint". La présence de son frère Anglic à ses côtés, fait cardinal, pourrait accréditer la thèse du favoritisme. Mais de lui au moins il n’a pas à se méfier. Il le nommera même plus tard vicaire général de tous les États de l’Église en Italie.

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Les racines lozériennes

La France, pour Urbain V, avait pris racine dans l’actuelle Lozère. C’est là qu’il était né en 1309, en Gévaudan, l’année où s’installait le premier pape avignonnais, Clément V. Au commencement était un jeune homme intelligent et bien né : Guillaume de Grimoard, issu d’une famille de notables, ancrée au château de Grizac, sur le flanc nord du Bougès, dans ce qu’est aujourd’hui le Parc national des Cévennes, à mille mètres d’altitude. Le hameau de Grizac n’avait pas d’église. Le clan Grimoard se rendait à la messe à Bédouès, la voisine de Florac, à dix kilomètres par les sentiers. C’est là que Guillaume est baptisé. Devenu pape, il fera édifier une autre église à Bédouès, pour y héberger une communauté de chanoines et la tombe de ses parents. Et fera agrandir, à Quézac, là où aujourd’hui on met l’eau gazeuse en bouteille, le sanctuaire de sa jeunesse dédié à la Vierge Marie. Pour y loger là encore des chanoines. Il y venait auparavant en famille, "la proximité d’une source réputée pour ses vertus" – déjà – en ayant fait "un lieu de pèlerinage très fréquenté", rappelle l’historien Yves Chiron.

Une gifle mémorable

Rattaché à un monastère d’Auxerre, l’abbé Grimoard se met par ailleurs au service de la diplomatie pontificale et devient l’un des hommes de confiance du pape Innocent VI. Se sent-il pousser des ailes et se hausser du col ? Il résiste en tout cas à l’archevêque d’Auxerre, Guillaume de Melun, se refusant à payer un impôt. Et se fait gifler par l’intéressé. Lequel aurait déclaré, rapporte une chronique des papes : "Grimoard, tu es un grand clerc, savant homme et bien expérimenté dans les affaires ; mais je puis t’assurer, qu’à moins d’être pape, tu ne pourras jamais te venger de cet affront". Manque de bol, il devint pape. Et revanchard, il lui retira son archevêché, avant que le roi Jean Le Bon le fasse changer d’avis.

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Le retour à Rome

Il plaide pour le retour au Vatican. Il y est incité par le poète italien Pétrarque, qui a étudié comme lui à Montpellier. "Comment peux-tu trouver le sommeil sous ces plafonds dorés et lambrisés du bord du Rhône, alors que le Latran gît à terre et que la mère de toutes les églises, dépourvue de toit, s’ouvre aux vents et aux pluies ? […] Urbain se doit de regagner l’Urbs [la ville], et le pontife romain Rome". Le poète oppose les "peuples sauvages" et "la fétide Avignon" à l’Italie qui possède "les plus nobles et les plus belles villes". Mais trois handicaps de taille se dressent : l’instabilité politique italienne, le délabrement des bâtiments pontificaux et l’hostilité affichée de la machinerie ecclésiastique avignonnaise.

Un départ vers l’Italie

Une accalmie sur les champs de bataille le décide à franchir le pas, en 1367, cinq ans après le début de son pontificat. Il veut revoir Montpellier une dernière fois, la ville de sa formation universitaire. Il y est accueilli en grande pompe par le duc d’Anjou, frère du roi Charles V. Il y reste deux mois. En mai, il embarque pour l’Italie avec 26 galères. Il ne se rend pas tout de suite à Rome. Le palais du Vatican n’est pas prêt. Il réside à 80 kilomètres, dans la ville de Viterbe. Un incident met le feu aux poudres : le proche d’un cardinal français lave son chien dans une fontaine publique, déclenchant une insurrection au cri de "Vive le peuple ! À mort l’Église !". La foule, qui en veut aux "forestierei" (les étrangers) pleins de morgue, dresse des barricades. "La ville fut en état de siège pendant trois jours, raconte Yves Chiron. Il y eut six morts dans la population et quatre parmi les serviteurs et familiers de la cour pontificale. 500 personnes auraient été bannies de la cité et des fortifications rasées."

L’entrée à Rome et le retour

Le 16 octobre 1367, Urbain V peut enfin faire son entrée dans Rome, soixante ans après le départ de la papauté pour Avignon. Il est accueilli par une foule en liesse. Mais moins de trois ans après, le pape fait marche arrière. Les guerres italiennes et les troupes de mercenaires font craindre pour la sécurité du Saint-Siège. La guerre de Cent ans a repris entre la France et l’Angleterre. Urbain V croit pouvoir l’arrêter. Mais il n’en a pas le temps : le 19 décembre 1370, trois mois après son retour, il meurt de la maladie de l’homme de pierre, une ossification déformante. Son bilan pontifical est en demi-teinte. Quelques années plus tard, le Grand schisme d’Occident produit une hydre à deux têtes : un pape à Rome, un autre à Avignon. Selon l’historien Bernard Guillemain, Urbain V est mort "avec le sentiment que son pontificat se soldait, humainement, par un échec général". Anne-Marie Hayez met à son crédit une politique universitaire forte et une volonté de réformer l’Église. Mais "les temps troublés du retour à Rome puis à Avignon, sa disparition prématurée et le retour de son successeur aux pratiques anciennes, ne permirent pas de continuer la tâche qu’il avait entreprise".

La canonisation tardive

La dévotion à l’égard d’Urbain V s’est répandue dès les jours qui ont suivi sa mort. Les témoignages de miracles et de guérisons attribués au pape ont afflué. En 1381, Clément VII promulgua une bulle qui ordonnait un procès de canonisation. Mais le Grand schisme d’Occident a empêché la procédure d’aller au bout. Ce n’est qu’au XIXe siècle que la cause de canonisation d’Urbain V sera réactivée, au début par un prêtre de Lozère, l’abbé Charbonnel, qui prépara, à partir de 1859, les pièces pour une béatification finalement promulguée par Pie IX le 10 mars 1870.