Cracovie, écrin baroque pour l'amitié franco-polonaise
En attendant la « saison Pologne-France » prévue pour 2027, l'amitié franco-polonaise s'incarne avec éclat à Cracovie sous la direction artistique de Vincent Dumestre. Chef de l'ensemble Le Poème harmonique, il pilote depuis l'année dernière le prestigieux festival Misteria Paschalia, qui fait résonner la musique baroque dans les plus beaux lieux historiques de l'ancienne capitale royale.
Si la ville a subi les pillages suédois au XVIIe siècle, puis les occupations nazie et bolchevique, son patrimoine architectural Renaissance et baroque demeure miraculeusement préservé. Le défi consiste à accorder répertoires et lieux, une mission que Vincent Dumestre réalise avec une maîtrise remarquable. Pour ce quinquagénaire ouvert et efficace, il n'existe pas de mauvaise acoustique, seulement des mariages contre-nature. Musicien doué, audacieux et enthousiaste, il insuffle une énergie unique à l'événement.
Un casting d'exception pour une programmation audacieuse
Ce soir-là, Vincent Dumestre dirige un programme consacré au Seicento, mettant à l'honneur Monteverdi, Cavalli, Rossi et Allegri, dans la basilique des Carmes, l'une des églises préférées des Cracoviens. La légende raconte que lors de sa construction, la reine Edwige, émue par la détresse d'un ouvrier inquiet pour sa femme, lui offrit la boucle en or de sa chaussure pour financer les soins.
Devant l'autel, musiciens et chanteurs unissent leurs respirations dans une atmosphère intimiste éclairée à la bougie, évoquant l'univers de Barry Lyndon. Une harpe distille ses accords délicats, tandis qu'un instrument insolite attire l'attention : le cornet à bouquin, en bois mais appartenant à la famille des cuivres, produit un son de trompette envoûtant.
Vincent Dumestre dirige assis parmi les musiciens, face au public. Parfois simple vigie du concert, il donne le plus souvent l'impulsion en jouant du luth ou de la guitare. Les chanteurs, particulièrement les chanteuses comme l'exceptionnelle Perrine Devillers, rendent naturels et beaux les sons les plus inouïs. Le chef a réuni un véritable casting cinq étoiles, théâtralisant la musique avec grâce sans en altérer la force spirituelle. Dans le Miserere d'Allegri, les bougies s'éteignent une à une, comme des âmes rejoignant l'infini.
Se perdre dans les splendeurs de Cracovie
À 22 heures, un concert de musique de chambre a lieu dans une autre église, mais les charmes de la ville appellent à la flânerie. Une visite sur la place du Marché s'impose, où trônent la statue du poète Adam Mickiewicz et la basilique Notre-Dame de Cracovie, abritant le plus bel autel gothique d'Europe.
Le lendemain, il faut se perdre dans la vieille ville, explorer les églises rivalisant de splendeur, admirer La Dame à l'hermine au musée Czartoryski, se promener dans le parc Planty qui ceinture le cœur de ville sur quatre kilomètres, ou s'asseoir sur les bancs dédiés aux grands poètes polonais. Bagatelles le long de la Vistule, découverte du château Wawel dominant la cité et immersion dans Kazimierz, le quartier juif miraculeusement préservé, traversé par un vieux tramway bleu, complètent cette exploration.
Un avenir musical ambitieux pour Cracovie
Le lendemain, visite du chantier du futur Centre de la musique, dont l'inauguration est prévue en avril 2027. Entièrement financé par le Département, ce complexe rectangulaire ambitieux comprend une grande salle, une petite et un studio. Construit par un architecte local pour près de 75 millions d'euros, il accueillera la Capella et la Sinfonietta de Cracovie, ainsi que des orchestres étrangers et des productions d'opéra. L'acousticien, le même qu'à l'Elbphilharmonie de Hambourg, promet une qualité sonore exceptionnelle, avec des baies vitrées ouvrant sur un paysage de campagne et la ville au loin.
Passions sacrées et émotions partagées
Le soir, rendez-vous à la Philharmonie de Cracovie, enceinte vaste et impériale, où le festival présente la Passion selon saint Jean de Jean-Sébastien Bach avec le Wroclaw Baroque Orchestra. Le chœur du Forum national de musique, préparé par l'excellent Lionel Sow, allie précision et chaleur expressive. Le ténor anglais Ian Bostridge, évangéliste habité et empathique, domine la distribution, tandis que le fameux chœur Ruht Wohl résonne comme un hymne national de la souffrance humaine.
Sur la grande place du Marché, dans la Halle aux draps, l'ensemble belge Vox Luminis interprète la Passion selon saint Matthieu de Sebastiani. La musique austère mais narrative est portée par des chanteurs formidables, notamment l'évangéliste Jacob Lawrence. La récompense arrive avec un éblouissant Stabat Mater d'Agostino Steffani, où les chanteurs placés en cercle subliment les figures les plus brillantes. Quand la fantaisie italienne, la rigueur allemande, la ferveur wallonne et le cœur polonais s'accordent, la musique respire au plus haut, et l'âme blessée de notre vieille Europe se remet à vivre.



