Bouamel Sansal, symbole de la liberté d'expression, témoigne à Marmande après sa détention en Algérie
L'écrivain Boualem Sansal, devenu au fil des années un symbole emblématique de la liberté d'expression, a été au cœur de tensions diplomatiques entre la France et l'Algérie durant sa période d'incarcération. Ce vendredi, il partage son expérience carcérale et ses réflexions sur l'avenir de la langue française lors d'une conférence publique à Marmande, rendue possible grâce à l'initiative d'Arnaud Benedetti, fondateur de son comité de soutien.
Une libération et un retour progressif à la vie normale
Incarcéré pendant un an en Algérie pour atteinte présumée à l'unité nationale, Boualem Sansal n'anticipait pas une telle sanction. Son expérience derrière les barreaux constituera le cœur de son prochain ouvrage littéraire. Quatre mois après sa libération en novembre 2025, l'académicien reprend peu à peu une vie normale, refusant toute protection policière et multipliant les déplacements pour remercier ses soutiens.
Comment vous sentez-vous quatre mois après votre libération des geôles algériennes ?
« J'étais très malade en prison : on m'a découvert un cancer. Quand j'ai été chassé d'Algérie et que je suis arrivé en Allemagne, on m'a reçu à l'hôpital de Berlin : ils ont constaté que certaines maladies commençaient à se résorber tandis que d'autres apparaissaient. Puis j'ai été accueilli par l'hôpital militaire de Paris pour une batterie d'examens médicaux complets. Ces informations sont transmises directement à la cellule médicale du Quai d'Orsay, qui prend en charge les Français emprisonnés ou pris en otage à l'étranger jusqu'à leur retour à une vie normale. Tout cela pour dire que je commence progressivement à aller mieux. »
La question de la nationalité algérienne et les tensions politiques
Est-ce vrai que vous avez été déchu de la nationalité algérienne ?
« J'ai entendu de nombreuses rumeurs affirmant que j'avais été déchu de ma nationalité algérienne, reprises par la presse algérienne et française. Ce qui est certain, c'est que mon passeport a été désactivé, m'empêchant tout retour sur le territoire algérien. Traditionnellement, une décision de justice était nécessaire pour déchoir quelqu'un de sa nationalité, mais le gouvernement algérien a voté une loi en décembre autorisant l'administration à le faire par simple décision administrative. On pourrait croire que cette loi a été conçue spécifiquement pour moi... et pour d'autres opposants considérés comme des ennemis du régime. Nous enquêtons actuellement sur l'état de mon dossier. Quoi qu'il en soit, si je tentais de rentrer avec mon passeport français, j'aurais besoin d'un visa qu'ils ne me délivreraient probablement pas... Je pense que ce régime est à l'agonie et pourrait s'effondrer lors des prochaines élections. Du moins, je l'espère. »
L'expérience carcérale : entre souffrance et symbolisme
Avec le recul, quand vous avez accordé cet entretien à « Frontières », pensiez-vous faire l'objet d'une arrestation par le régime algérien ?
« Non, car depuis mes débuts d'écrivain en 1989, j'ai toujours exprimé mes opinions clairement sans jamais être inquiété auparavant. Certes, mes propos pouvaient offusquer certains régimes, mais aucun ne m'avait arrêté. Ma visite en Israël, considéré comme l'ennemi mythique, m'a valu des insultes de la part des islamistes. La situation s'est détériorée avec l'arrivée du président Abdelmadjid Tebboune : les prisons se sont remplies et la torture est pratiquée. J'éprouvais une certaine angoisse à l'aéroport, mais ma notoriété me protégeait quelque peu. Dans « Frontières », mon intervention était d'une banalité affligeante : toutes les frontières dans le monde suscitent des polémiques, comme celle entre la France et l'Allemagne. Leur réaction violente semble incompréhensible. Mais Tebboune est entré en guerre contre la France, arrêtant de nombreux opposants et journalistes, pas seulement moi. »
Qu'est-ce qui a été le plus dur durant votre détention ?
« Les prisons en Afrique, en Chine, en Iran et dans les pays arabes représentent l'enfer sur terre. Malgré tout, j'ai bénéficié d'une certaine considération. J'ai senti que les gardiens éprouvaient de la sympathie pour moi, et dès mon arrivée, je suis devenu une sorte de symbole pour les détenus qui m'ont surnommé « la Légende ». Derrière moi, il y avait le soutien de la France et de l'Allemagne, et ils pensaient que je pourrais être leur salut. Lorsqu'on m'a hospitalisé sur place, je me sentais plus mal et souffrais de douleurs terribles. J'ai effectué une première grève de la faim pour éviter d'y rester, mais on m'a convaincu du danger en raison de ma radiothérapie. Ma seconde grève de la faim était motivée par l'absence de nouvelles de ma femme, qui me rendait visite hebdomadairement. J'ai découvert plus tard qu'elle avait attrapé une grippe et ne pouvait pas me prévenir. Pendant ma détention, j'étais totalement coupé du monde extérieur ! Et si on dit quelque chose d'inapproprié pendant les parloirs, on est puni par trois mois sans visite. »
Vous pensiez finir vos jours en prison ?
« Quand on condamne quelqu'un de 75 ans à cinq ans de prison, c'est une condamnation à mort. Oui, je me suis dit que je ne sortirais jamais. »
Un livre en préparation et des réflexions sur la dictature
Vous préparez un récit sur cette expérience. Avez-vous écrit en cellule comme un certain Nicolas Sarkozy ?
« Là-bas, ce n'est pas comme dans les prisons françaises : on n'a ni table ni chaise, on partage une cellule de 6 m² avec un autre détenu. On ne vous donne qu'une feuille de papier pour écrire à votre avocat ou au procureur. Je n'étais pas un prisonnier ordinaire, j'étais un otage du président, surveillé de très près. J'ai découvert qu'un des deux codétenus partageant ma cellule était un ancien policier, chargé à la fois de me surveiller et de me protéger... Un mois avant ma grâce, il a été libéré, ce qui m'a fait comprendre qu'un accord avait été conclu pour services rendus. Bref, j'ai écrit le livre à mon retour, en un mois. Il contiendra les faits, bien sûr, mais aussi une part romancée lorsque j'évoque mes pensées et mes réflexions sur les dictatures... L'ouvrage pourrait sortir avant la rentrée littéraire ! »
Solidarité avec d'autres prisonniers et appel à l'espoir
Quand on pense à votre détention, on pense forcément au sort du journaliste agenais Christophe Gleizes...
« Je garde espoir. Il a été arrêté de manière étrange, placé en résidence surveillée dans son hôtel, et fait aujourd'hui l'objet de négociations entre la France et l'Algérie. Prendre des otages pour régler des problèmes politiques et diplomatiques représente le niveau zéro de la compétence. »
La conférence de Boualem Sansal se tiendra ce vendredi à 18h30 au centre de conférences de Marmande, avec entrée libre pour le public.



