American Spirits : Le testament littéraire de Russell Banks
Il y a un peu plus de trois ans, le 7 janvier 2023, disparaissait Russell Banks, l'un des plus grands romanciers engagés de l'Amérique contemporaine. D'abord destiné à la plomberie comme son père, il fut orienté vers l'écriture par Nelson Algren, l'amant américain de Simone de Beauvoir. Toute sa vie d'auteur, sans jamais tomber dans le simplisme idéologique, Banks a fustigé la brutalité ultraconservatrice et l'aveuglement de certains progressistes, tout en alertant sur les dangers des populismes montants.
Une œuvre qui s'achève en apothéose
Pour clore son œuvre magistrale, l'auteur d'American Darling (Actes Sud, 2005) nous avait offert le magnifique Oh Canada (Actes Sud, 2022), un texte semi-autobiographique dépeignant la mise à nu émouvante d'un cinéaste malade, conscient de sa condamnation. Ce livre paraissait un an avant sa mort, comme un ultime message.
Aujourd'hui, Actes Sud publie un ouvrage posthume d'une importance capitale : American Spirits. Ce triptyque de nouvelles, traduit de l'anglais (États-Unis) par Pierre Furlan, nous plonge avec surprise et curiosité dans les profondeurs de l'Amérique contemporaine. Avec 222 pages disponibles au prix de 22,80 € en version papier et 17 € en format numérique, cette publication est un événement littéraire.
Le retour à Sam Dent, une ville transformée
Le livre nous ramène à la petite ville fictive de Sam Dent, déjà présente dans De beaux lendemains (Actes Sud, 1993). Située au nord de l'État de New York, dans la région forestière des Adirondacks, cette localité offre un cadre familier aux lecteurs de Banks. Pourtant, la population a radicalement changé.
Elle ne sort plus sans sa casquette MAGA. Elle roule en SUV arborant des drapeaux américains et, sur les pare-chocs, des autocollants pour le droit de s'armer, des slogans libertaires du genre “Me marche pas dessus” ou des versets bibliques apocalyptiques. Mais surtout, cette communauté est rongée par une colère profonde.
La colère comme religion
Dans L'Homme de nulle part, la première nouvelle du recueil, le personnage de Doug confesse : “Ouais, t'as raison, je suis en rogne”, comme s'il déclarait sa religion ou sa race. C'est précisément cette rage qui explique son admiration pour Donald Trump. Contrairement aux Obama ou aux Clinton, “Trump, lui, il a une putain de rogne”.
Cette colère, mêlée à la violence, l'ennui, la drogue et l'alcool, constitue les ingrédients principaux de ces nouvelles à l'atmosphère grise et glauque. Chaque récit se termine dans un bain de sang, illustrant la dérive d'une société fracturée.
Une terre perdue, un monde qui bascule
Dans L'Homme de nulle part, Doug a vendu ses terres à un individu qui les a transformées en camp d'entraînement paramilitaire. Il regrette amèrement l'époque où l'on entendait “le vent dans les pins” plutôt que les explosifs testés sur de vieilles voitures par le nouvel acquéreur, qui se prépare au “jour où il faudra sauver le monde de la menace socialiste”.
Son regret le plus vif est de ne plus pouvoir chasser le cerf sur ses anciennes terres. Lorsqu'il décide de braver l'interdiction, l'histoire dérape inexorablement, symbolisant la perte de repères et la violence latente qui caractérisent cette Amérique rurale.
Avec American Spirits, Russell Banks nous lègue un témoignage littéraire puissant et nécessaire. Ce recueil posthume agit comme un miroir tendu à une nation en proie à ses démons, où la colère est devenue une identité et la violence, une langue commune. Un livre essentiel pour comprendre les fractures profondes de l'Amérique d'aujourd'hui.



