Le lac Amadoca : une métaphore littéraire de la mémoire effacée
L'Ukraine abritait autrefois un lac nommé Amadoca, mentionné par Hérodote et sur des cartes médiévales, avant de disparaître complètement du paysage et des souvenirs. L'écrivaine ukrainienne Sofia Andrukhovych voit dans cette évaporation géographique une puissante métaphore de la mémoire collective de son pays, constamment menacée par les ambitions hégémoniques de la Russie voisine.
Un roman prémonitoire écrit avant l'invasion
Publié en Ukraine en 2019, Amadoca n'a pas été écrit en réaction à l'invasion russe du 24 février 2022 ni à la guerre qui perdure. Pourtant, il est aujourd'hui impossible de dissocier sa lecture des images tragiques en provenance de l'Est. Cette fresque époustouflante, qui balaie l'histoire du XXe siècle à travers des personnages flamboyants, offre des clés essentielles pour comprendre les enjeux contemporains en Ukraine.
Archives familiales et mémoire fragmentée
Le récit s'ouvre dans un hôpital de Kiev où un homme gravement blessé, amnésique, ne reconnaît pas sa femme Romana. Cette dernière, ancienne archiviste, est convaincue qu'il s'agit de son mari Bohdan, disparu sur le front du Donbass. Plus tôt, Bohdan avait apporté aux archives des « valises puantes » contenant des documents et photos familiaux, conservés par la sœur de sa grand-mère dans une cave, près des provisions. Ces archives, témoignant de « destins, d'amour transcendant et de morts innombrables », documentaient notamment l'histoire familiale marquée par l'Holocauste.
C'est en évoquant le souvenir de la grand-mère Ouliana que Romana espère raviver la mémoire de son époux. Cette quête personnelle reflète une réalité historique plus large : la mémoire collective des Ukrainiens a systématiquement été entravée.
La répression soviétique de la mémoire
« Durant la période soviétique, des pans entiers de population ont été contraints de quitter leur foyer et beaucoup de leurs souvenirs, albums photos, journaux intimes, ont été perdus », explique Sofia Andrukhovych. « Parce qu'elles témoignaient d'une histoire différente de celle que le régime soviétique voulait imposer, ces archives constituaient un danger. Celles qui n'avaient pas été perdues devaient être enfouies au plus profond des mémoires et des maisons. »
La nécessité paradoxale de l'oubli
Les souvenirs et leur rôle dans la construction identitaire sont au cœur de L'Histoire de Romana et Ouliana, premier volet d'Amadoca dont le second paraîtra en septembre. Le roman explore également la nécessité paradoxale de l'oubli. « Les Ukrainiens ont aujourd'hui tendance à voir les choses en noir ou blanc, à se raccrocher à des extrêmes en oubliant toute nuance, pour ne pas devenir fous », observe l'auteure. « Ils ont besoin de savoir qui est l'ennemi, qui est l'ami, et à qui accorder sa confiance pour rester en vie. »
L'héritage littéraire et l'impact de la guerre
Née en 1982, Sofia Andrukhovych est la fille de l'écrivain Yuri Andrukhovych, figure majeure de la littérature ukrainienne et fervent défenseur d'une vision proeuropéenne. En 2023, elle publiait Tout ce qui est humain, un recueil de fragments et pensées inspirés par l'invasion russe.
« Avant la guerre, j'étais écrivaine », précise-t-elle en employant le passé. « Les premiers temps, j'ai été incapable d'écrire : la situation était trop chaotique, le choc trop grand. L'acte d'écrire était devenu totalement futile, superflu. Il n'existait pas de mots pour dire ce que nous étions en train de vivre. »
Le déclic est venu lorsque des médias étrangers ont commencé à solliciter des auteurs ukrainiens pour témoigner de leur expérience de guerre. « Cela m'a aidé à renouer avec l'écriture, à trouver les mots justes pour exprimer mon ressenti et celui des Ukrainiens », confie-t-elle. Les traductions d'Amadoca et les invitations à l'étranger ont ensuite consolidé cette renaissance littéraire. « En parlant de mon roman, en recontextualisant l'invasion russe dans l'histoire ukrainienne, je me suis sentie redevenir écrivaine. Aujourd'hui, je dirais que je le suis davantage qu'avant le début de la guerre. »
Amadoca, de Sofia Andrukhovych, traduit de l'ukrainien par Iryna Dmytrychyn (Belfond, 544 pages, 24 €). Parution le 5 mars.



