Château d'Issan : une audace blanche au cœur de la crise bordelaise
En franchissant les hauts murs et les douves du Château d'Issan, à Margaux-Cantenac en Gironde, on pénètre dans une histoire viticole séculaire. Ce troisième grand cru classé de 1855, autrefois nommé La Mothe-Cantenac au XIIe siècle, a vu son vin servi lors des noces d'Aliénor d'Aquitaine avec Henri Plantagenêt, futur roi d'Angleterre. Rebaptisé Issan à la fin du XVIe siècle, le domaine a toujours produit d'excellents vins rouges sur ses 70 hectares, avant d'oser une révolution récente.
La découverte du 45e parallèle et une inspiration rhodanienne
En 2020, la maison découvre presque par hasard que le 45e parallèle nord traverse son domaine, tout comme il passe par le vignoble de la vallée du Rhône, près de la célèbre colline de l'Hermitage. Emmanuel Cruse, directeur général du Château d'Issan, raconte cette révélation : « On s'est dit pourquoi pas un grand blanc ici ? Après avoir dégusté à l'aveugle quelque 35 vins de toutes les régions de France, nous avons choisi les cépages rhodaniens. »
Ainsi est né le « Blanc d'Issan », un assemblage à parts égales de marsanne, roussanne, rolle et viognier, sans aucun cépage bordelais. « L'idée était de faire un beau vin, quitte à s'affranchir des codes », explique Emmanuel Cruse. Le premier millésime, commercialisé en 2024 au prix de 40 euros, offre des arômes de fruits, de fleurs et une minéralité remarquable.
Une production limitée dans un contexte de crise historique
Malheureusement, ce vin audacieux est produit en quantité très restreinte : un peu plus de 2 000 bouteilles seulement, contre 150 000 pour le premier vin rouge du Château d'Issan. Cette initiative symbolise un rayon de lumière dans un contexte viticole bordelais en pleine tourmente.
Le vignoble bordelais, composé à 90 % de rouges, traverse une crise intense. La production est tombée à un niveau historiquement bas, avec environ 443 millions de bouteilles en 2025 contre près de 700 millions en 2015. Les bouteilles peinent à se vendre, entraînant un effondrement du secteur.
- Les vins rouges et rosés ont accusé une chute de 36 % en dix ans pour les appellations d'origine contrôlée (AOC).
- Les blancs secs s'en sortent mieux, avec un recul de « seulement » 13 % sur la même période.
- En 2025, le blanc a tout de même représenté 46 millions de bouteilles, montrant une résilience relative.
Cette performance encourage les vocations, comme celle du Château d'Issan, qui ose innover en période difficile. Le « Blanc d'Issan » n'est pas qu'une expérience ; c'est un symbole de l'adaptation nécessaire face aux défis du marché.



