À Saint-Tropez, une exposition temporaire célèbre les 70 ans du film « Et Dieu… créa la femme », mettant en lumière Brigitte Bardot tout en révélant l'œuvre méconnue du photographe de plateau Léo Mirkine. Sa petite-fille, Stéphane Mirkine, se bat pour réhabiliter un fonds photographique de 220 000 clichés, rarement exposés.
Un héritage photographique unique
Stéphane Mirkine consacre sa vie à la réhabilitation du fonds photographique de son grand-père : 220 000 clichés couvrant un demi-siècle d'histoire du cinéma. Avec Léo Mirkine, photographe de plateau qui a immortalisé plus de 160 films et les plus grandes stars des années 1930 à 1980 avec son Rolleiflex 6x6, il est difficile de départager les photographies inédites des clichés iconiques. Cette œuvre, bâtie dans l'ombre du mythe Brigitte Bardot, a souvent été mise en lumière, volée ou détournée à des fins promotionnelles en raison de la surexposition médiatique de l'icône tropézienne.
Laurence Durieux, directrice du Musée de la gendarmerie et du cinéma à Saint-Tropez, souligne : « Mirkine, c’est un fond photographique de référence, un héritage unique. C’est le seul photographe de plateau autorisé sur le tournage du film de Roger Vadim. Beaucoup de gens ont connu Brigitte Bardot grâce à ses clichés, sans forcément voir le film qui l’a révélée et qui a inscrit Saint-Tropez dans la mémoire collective. »
Pour le 70e anniversaire de la sortie du film, le musée présente une vingtaine de clichés issus de ce fonds dans l'exposition temporaire « Et Dieu... créa la femme ». Des noirs et blancs, exposés aux côtés d'affiches promotionnelles colorisées non signées, qui ont accompagné la promotion internationale du film.
Entretien avec Stéphane Mirkine
Vous avez hérité d’un fond photographique de 220 000 clichés… Comment faire vivre un tel trésor ?
C’est la collection privée la plus importante de l’histoire du cinéma, qui traverse un demi-siècle de tournages, de 1933 à 1983 ! J’ai hérité de ce trésor en 1993, à la mort de mon père, Siki Mirkine. Plutôt que de laisser cette collection à la cave, j’ai mis mes mains dans les boîtes à chaussures pour la faire vivre. Pour le moment, je n’ai numérisé que 30 000 négatifs 6x6. Je suis la seule héritière de la saga Mirkine, tout n’a pas encore été trié, ma seule vie ne suffira pas.
Léo Mirkine à Saint-Tropez, c’est une première ?
C’est la première fois que ses photographies d’« Et Dieu… créa la femme » sont exposées. Je suis ravie, mais étonnée que Saint-Tropez ne soit venu me solliciter qu’en 2026, à l’occasion d’un anniversaire. Ce film n’a pas seulement façonné l’image de Brigitte Bardot et accompagné sa légende en changeant le regard du public sur la féminité. Il a aussi révélé le talent discret mais fulgurant d’un photographe dont les clichés allaient devenir aussi célèbres que les scènes elles-mêmes ! En dehors d’une grande rétrospective sur 600 m², « Mirkine par Mirkine » au musée Massena de Nice, Léo Mirkine est peu connu du grand public : sa mission de photographe de cinéma était de mettre en lumière les autres. Cette grande discrétion devient un danger : Internet met la collection en péril car les photos sont pillées par la presse et les éditeurs qui publient des livres avec des photographies de Brigitte Bardot réalisées par mon grand-père, mais non créditées.
Le film a fait 4 millions d’entrées lors de sa sortie en 1956. Face à ce succès mondial, reste-t-il des inconnues dans la collection, ou tout a déjà été montré ?
Tout n’a pas été montré, loin s’en faut. J’ai environ 350 photos du tournage d’« Et Dieu créa la femme », mais il y en a peut-être d’autres encore cachées dans la collection. Il y a beaucoup de photos de tournage montrant Roger Vadim dirigeant les acteurs, les équipes mangeant à la cantine et des photos hors champ qui n’ont jamais été exposées : j’ai de superbes photos de nus de Brigitte Bardot, que je ne montrerai jamais. Il y avait une certaine connivence entre eux, une confiance. Mon grand-père a commencé à photographier Brigitte avant qu’elle ne devienne Bardot, sur des films beaucoup moins connus : elle avait dix-sept ans sur « Manina, la fille sans voile » (1951) et dix-neuf ans sur « Un acte d’amour » (1953). Il y avait un grand respect entre eux.
Derrière BB, la ville de Saint-Tropez devient un mythe : le soleil, l’été, le farniente des vacances. Ressent-on cette liberté dans l’œuvre de Mirkine ?
Dans les photographies hors-champ, je retrouve cette insouciance, cette jeunesse éclatante du Saint-Tropez d’avant le succès mondial du film : ils sont tous en shorts et espadrilles, habillés en lin et bras de chemise. Ce village était plus doux que le mythe qui est né après. Pour l’avoir fréquenté dans ma jeunesse, c’était un petit port tranquille, avec des plages peu fréquentées. Il y avait une vraie douceur de village et pas quelque chose de fêtard, un soleil pas pollué, à l’époque les bouches n’étaient pas refaites ! BB était naturelle, Roger Vadim aussi, j’ai même des photos de Mirkine dormant sur la plage de la Ponche. C’est un film où il a dû se sentir très libre, il connaissait très bien Vadim, ils appartenaient tous deux à ce sérail d’immigrés, ils avaient les mêmes codes de liberté.
Quels sont vos projets pour faire vivre cet héritage Mirkine ?
En rangeant l’atelier de mon grand-père, je suis tombée sur un vieux livre de comptes où il raconte son histoire, au dos des pages : ce juif russe né à Kiev, dont la famille a fui la révolution bolchevique pour s’exiler à Nice, fut un Résistant de la première heure. Il a été interné à Drancy suite à une délation sur le tournage des « Enfants du Paradis », il a été le photographe officiel du Festival de Cannes de 1946 à 1983. Léo Mirkine a traversé ce siècle comme un funambule, entre l’ombre et la lumière. Il a laissé ce petit carnet, qui nous mène dans l’histoire de France et l’histoire du cinéma : je rêve d’en faire un documentaire, j’y travaille.
Exposition « Et Dieu… créa la femme », jusqu’au 7 mars 2027 au Musée de la gendarmerie et du cinéma à Saint-Tropez. Tarif de 3 à 5 euros, gratuit pour les moins de 12 ans.



