Bertien van Manen : première rétrospective française à Mougins
Bertien van Manen : rétrospective à Mougins

Le Centre de la Photographie de Mougins accueille jusqu'au 4 octobre la première rétrospective française de la photographe néerlandaise Bertien van Manen, disparue en 2024. Cette exposition, intitulée « Les échos de l'ordinaire », s'inscrit dans le cadre des expositions « délocalisées » de la 57e édition des Rencontres d'Arles. Elle réunit plus de 150 tirages, dont des séries emblématiques comme « Let's sit down before we go » (1991-1993) et « Moonshine » (1987), offrant une plongée bouleversante dans l'intimité de communautés souvent oubliées.

Une œuvre documentaire subjective

Bertien van Manen (1935-2024) a développé une approche unique de la photographie documentaire, marquée par une empathie profonde et un engagement féministe. « La nature du medium photographique n'a rien à voir avec la peinture ou les Beaux-Arts en général, il a sa propre logique », souligne François Cheval, l'un des quatre commissaires de l'exposition avec Jérôme Sother, Yasmine Chemali et Iris Bergman. Ce projet, coproduit avec la Fondation Bertien van Manen d'Amsterdam et le Centre d'art Gwinzegal, avec le soutien de l'ambassade des Pays-Bas en France, met en lumière une œuvre qui refuse le spectaculaire pour célébrer la résilience des êtres ordinaires.

L'exposition s'inscrit dans la ligne éditoriale du centre mouginois, qui met à l'honneur les femmes photographes européennes depuis les années 1970, longtemps invisibilisées. Bertien van Manen y apparaît comme une chroniqueuse hors pair de la vie de ceux qui appartiennent aux marges sociales, des mineurs des Appalaches aux habitants des appartements post-soviétiques.

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Le déclic Robert Frank

Rien ne prédestinait Bertien van Manen, fille d'un ingénieur des mines de charbon néerlandais, à devenir l'une des observatrices les plus affûtées de son temps. Après une brève carrière de mannequin, elle passe derrière l'objectif pour la presse magazine. Mais le véritable tournant survient lorsqu'elle découvre « Les Américains » (1958) de Robert Frank. Ce livre est un électrochoc : elle abandonne son matériel professionnel pour un petit appareil 35 mm d'amateur, préférant s'effacer derrière ses sujets pour mieux s'y fondre.

Sa méthode ? S'installer dans la durée, loin du rythme effréné du photojournalisme traditionnel. Qu'il s'agisse des communautés minières des Appalaches, qu'elle a suivies pendant plus de trente ans, du Yorkshire en grève à la fin des années 1970, ou des appartements de l'ère post-soviétique documentés entre 1991 et 2009, van Manen prend son temps. Elle entre par les cuisines, s'attarde dans les salons, et pose son regard sur le mobilier le plus intime : le lit. Ce lieu du sommeil, des rêves et des étreintes devient un motif récurrent de son œuvre, le sanctuaire ultime de ceux que l'histoire officielle oublie.

Sortir les femmes de l'ombre

Le parcours mouginois met en valeur la dimension politique du travail de van Manen, à commencer par sa série pionnière « I Am the Only Woman There », publiée en 1979 et rééditée en 2024. À une époque où personne ne s'intéresse à la première génération de femmes migrantes venues de Turquie, du Maroc, de Tunisie ou d'Europe du Sud pour travailler aux Pays-Bas, la photographe s'infiltre dans leur quotidien. Elle immortalise ces femmes souvent cloîtrées dans de petits appartements, mais aussi leurs luttes, à l'image de cette manifestation de travailleuses turques dans une exploitation avicole à Almelo.

Publié à l'origine par la maison d'édition féministe Sara, ce projet en noir et blanc a bousculé la société néerlandaise de l'époque, déclenchant des cours de langue et brisant l'isolement de ces invisibles. « J'en suis fière », confiait l'artiste, qui résumait ainsi son éthique : « Je dois aimer les personnes que je photographie. Je dois ressentir une attirance, une fascination. »

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De la contrainte à la liberté de l'intime

L'accrochage explore également un versant plus secret de son identité : son rapport à la religion. Élevée dans un catholicisme néerlandais rigide, Bertien van Manen a transformé cette contrainte en une acuité visuelle accrue. Des années plus tard, lorsqu'elle pousse les portes du Carmel pour la série « Dienstmaagd des heren ? » (Les servantes du Seigneur ?, 1982), c'est une vision apaisée de la communauté qu'elle capture. Ses tirages noir et blanc, en petit format, saisissent les carmélites dans la banalité de leurs tâches quotidiennes, avec une retenue dénuée de tout cynisme.

Qu'elle photographie des mineurs dans le Yorkshire ou des mères de famille dans les décombres de l'URSS, Bertien van Manen refuse le spectaculaire, le sensationnalisme et le misérabilisme. Ses images oscillent entre la beauté et le chaos, célébrant la résilience d'êtres humains ballottés par des événements. Une chronique intime et subjective où l'ordinaire devient, sous nos yeux, profondément héroïque.

Informations pratiques

« Bertien van Manen, Les échos de l'ordinaire » est visible au Centre de la Photographie de Mougins, 43 Rue de l'Église à Mougins, tous les jours sauf le mardi, de 11 h à 19 h. Tarifs : de 3 à 6 euros. Renseignements au 04.22.21.52.12 ou sur centrephotographiemougins.com.