Difficile d’imaginer, en la voyant arriver casque de moto coincé sous le bras et sourire accroché aux lèvres, que la photographe Tassiana Aït-Tahar a fait de cinq années de livraisons harassantes pour Uber Eats la matière première de son travail artistique. Tout juste publié aux éditions Fisheye, son livre Uber Life documente le quotidien des coursiers de plateformes, leurs stratégies face à l’algorithme, leurs fatigues et leurs solidarités. Quand elle nous rejoint dans un bistrot du VIe arrondissement, à deux pas des Beaux-Arts de Paris où elle étudie, l’artiste visuelle nous salue d’une bise avant de se lancer, sans jamais ralentir, dans le récit de son parcours.
Un parcours hors du commun
Tassiana Aït-Tahar parle vite, avec les mains, et sans jamais décrocher du regard de son interlocuteur, comme pour ne pas le perdre en cours de route. Sous le soleil parisien d’un soir d’avril, autour d’un verre de vin blanc face à la Seine, c’est presque emportée par sa propre énergie que la jeune femme de 28 ans passe d’un sujet à l’autre, de son enfance à Metz en tant que jeune issue de la diaspora algérienne aux combats politiques qui lui tiennent à cœur. Gloss impeccablement appliqué aux lèvres, piercings au nez et aux oreilles et cigarette aux lèvres, elle cite Frantz Fanon et Achille Mbembe, dit s’identifier au photographe Mohamed Bourouissa, et convoque l’allégorie de la caverne de Platon.
« Arrêter d’essentialiser les livreurs »
Uber Eats arrive presque par nécessité. Pendant ses études, la jeune femme originaire de Metz multiplie les jobs alimentaires. Après avoir fait des ménages, elle devient en 2018 livreuse pour la plateforme, encouragée par l’un de ses cousins déjà dans le milieu : « Avant ça, je pensais que livrer était réservé exclusivement aux hommes ». Elle restera coursière cinq ans. Au départ, elle travaille en-dehors des périodes de rushs et de forte commande, entre 12 et 15 heures et entre 16 et 23 heures : « Financièrement, je ne m’y retrouvais pas. J’ai rapidement pris conscience que l’algorithme récompensait ceux qui étaient connectés toute la journée. » Elle finit par livrer de 11 heures du matin à minuit, sans interruption.
« Uber n’a jamais communiqué sur son algorithme, bien évidemment. Mais en tant que livreur, on sait très bien comment “booster” son compte » : mise en mouvement perpétuelle, connexion permanente à la plateforme, profil de « tartineur » (qui travaille sans arrêt, sur de grandes amplitudes horaires)... Parallèlement, elle documente, pour elle-même, ses journées. « Je prenais déjà des photos de tout, tout le temps. Au moment du Covid, j’ai eu une révélation », se souvient-elle. Au milieu de la peur, de la paranoïa, des pénuries de matériel médical et alimentaire, des gens cloîtrés chez eux, « nous étions là, nous, les livreurs, sans gants, sans gel, sans aucun moyen de protection, sans être inscrits sur les murs de remerciements au personnel de santé et aux caissières, sans que ça ne dérange personne. Tout ça, alors que c’est un métier créé pour du confort ! »
En plus de vouloir documenter leur quotidien, Tassiana cherche aussi et surtout à « contribuer à arrêter d’essentialiser les livreurs de plateformes, à faire évoluer l’imaginaire collectif ». Elle le souligne : « Il existe une multitude de livreurs différents, une pluralité de situations. Moi, par exemple, je ne suis pas en précarité administrative, ni en précarité financière totale, je peux trouver un autre boulot. » Elle accuse le système Uber de « manipuler les livreurs, leur fait croire que la décision de bosser plus vient d’eux. » Et d’ajouter : « C’est un métier où tu es constamment stressé : stressé de te faire bloquer par l’application, stressé par la route, par les embrouilles avec les restaurateurs ou avec les clients, par les bugs de l’application qui font qu’on est moins payé… »
Un système qui crée aussi une concurrence entre livreurs : « Bien sûr, il y a des terrains qui marchent plus que d’autres, cela fait des embrouilles, des bagarres… Mais là encore, c’est à Uber de mettre en place des conseillers, des managers, que sais-je, des garde-fous pour que ça n’arrive pas. » Sur le terrain, Tassiana Aït-Tahar vit aussi la solidarité entre coursiers, les attentes, les anecdotes racontées, les blagues échangées. Dans le très hybride Uber Life, objet photographique et récit intime de ces cinq années à livrer, l’artiste raconte ce quotidien à travers des clichés, mais aussi des captures d’écran, des morceaux de conversations et des textes analytiques. En 2022, elle dévoile ses œuvres au Centquatre à Paris, dans une exposition déjà intitulée « Uber Life ».
« Je me suis longtemps refusé cette vocation »
C’est également en 2018 que Tassiana Aït-Tahar commence son étude de la photographie, au détour d’un voyage à Paris organisé par le Centre social culturel de Metz. Son intérêt pour l’art est pourtant antérieur. « J’ai toujours eu une fibre artistique. Quand j’étais petite, ma mère pensait que je deviendrai chanteuse, je chantais tout le temps », se souvient celle qui est « passée par tous les styles musicaux », et qui avait, accrochés dans sa chambre d’ado, des posters de Lorie, Jamel Debbouze et Tokyo Hotel. Pourtant, « je me suis toujours refusé une vocation artistique, je me suis toujours dit que ce n’était pas pour moi, que c’était complètement inaccessible ».
Au fil des clichés qu’elle prend, son attrait pour la photographie se développe. Dans le même temps, elle se cherche, envisage tous les projets de carrière ou presque : « J’ai voulu être chanteuse, réalisatrice, travailler dans le milieu de la mode… Mais dès que j’atteignais un certain niveau, je lâchais. » Seule la photographie lui est restée dans la peau. Grâce à elle, Tassiana force plusieurs portes. Sourire aux lèvres, elle se souvient avoir « réussi à me glisser partout, à entrer où je voulais, en “bullshitant” la terre entière, en me faisant passer pour une journaliste ou autre, et pouvoir faire les photos que je voulais ! » Son coup de maître ? Après avoir été refusée une première fois de l’école de cinéma Kourtrajmé, elle s’introduit dans l’établissement la nuit « et j’ai tagué, en grand “TASSIANA À KOURTRAJME” sur les murs. » Peu après, elle reçoit un message du directeur de l’école Ladj Ly, qui lui indique finalement accepter sa candidature.
Tassiana Aït-Tahar note, aussi, le manque criant de modèles pour suivre sa vocation : « Je ne pouvais m’identifier à personne » dans son enfance. Elle souligne à quel point il est « compliqué de se projeter dans ce type de métier en tant que jeune Française issue de la diaspora algérienne, j’ai mis énormément de temps et fait énormément de recherches ne serait-ce que pour trouver des artistes visuels qui me ressemblaient. C’est pour ça qu’il faut démocratiser les écoles d’art, les rendre accessibles à tous. »
« Visibiliser ces histoires invisibles »
Dans son travail, elle évoque aussi ses racines. « Ça fait des années que les fleurs ont fané » est le dernier projet à l’avoir, de son propre aveu, « beaucoup marquée ». Dedans, Tassiana Aït-Tahar évoque les traumatismes transgénérationnels en revenant sur l’histoire de sa famille, la colonisation et la guerre d’Algérie. Le récit de sa grand-mère, dont le frère de 19 ans avait été torturé et jeté dans un puits par l’armée coloniale, lui a inspiré des installations en céramique faites de grenades sortant d’un puits et s’affranchissant de leurs chaînes pour reprendre le pouvoir.
Inspirée, aussi, des Damnés de la terre de Frantz Fanon, elle a photographié ses installations, avant d’avoir un accident : « Il pleuvait, et le papier cristal protégeant mes négatifs est resté collé. Au scan, ça a créé des espèces de cristaux ou d’ectoplasmes sur les images, comme si cette histoire avait été littéralement cristallisée. » À travers son travail d’artiste, elle souligne chercher à « visibiliser ces histoires invisibles et créer des ponts entre le vécu de nos aïeux et notre époque ».
Demain vu par Tassiana Aït-Tahar
Il y a dix ans, vous imaginiez-vous devenir artiste ? J’imaginais faire quelque chose de grand, mais peut-être pas ça.
Dans dix ans, où vous voyez-vous ? Je ne sais même pas ce que je vais faire demain ! J’aspire à la sérénité, à la paix intérieure, et, j’espère, à pouvoir participer à la réhabilitation de ce monde. Professionnellement, je me projette dans mon atelier, dans l’associatif, dans la création de projets à destination des jeunes, dans le fait de partager mon travail. En fait, ma hantise, ce serait que mon travail ne profite qu’à moi-même.
Qu’est-ce qui vous rend optimiste ? La jeunesse : je trouve la génération Z incroyable, consciente de ce qui se passe dans le monde, et capable de faire bouger les choses. Et, aussi, le discours de ma maman, qui nous a constamment dit à moi et mes amis en grandissant de foncer, qui nous a toujours accordé une grande confiance.
Quelle phrase résume votre vision du futur ? « Révolution, éducation, transmission, réparation ». Ce sont des mots qui me font du bien.
DÉJÀ DEMAIN. Chaque dimanche, on vous présente ceux qui vont compter demain. Artistes, chercheurs, intellectuels ou politiques livrent leur parcours et leur vision du futur.



