Bernard-Henri Lévy quitte Grasset après l'éviction de son éditeur Olivier Nora
BHL quitte Grasset après le départ d'Olivier Nora

La fin d'une ère littéraire chez Grasset

C’est une relation unique et profonde qui unit un écrivain à son éditeur. Une intimité qui se noue dans le texte et dans ce que le texte ne révèle pas encore de lui-même. L’éditeur, qui, à force de vous voir écrire, en sait souvent plus que vous sur vos zones d’ombre, les méandres de votre imagination, le labyrinthe de vos pensées. Celui qui vous pousse à oser, à persévérer quand le doute vous assaille, à continuer quand tout semble conspirer pour vous décourager.

Un lien de 26 ans rompu brutalement

Ce rôle, Olivier Nora l’a tenu pendant 26 ans auprès des auteurs de la maison Grasset. Pour Bernard-Henri Lévy, cette collaboration a débuté avec Le Siècle de Sartre, publié l’année de l’arrivée de Nora rue des Saints-Pères. Chaque semaine, généralement le vendredi, l’écrivain lui remettait depuis un an les pages de son nouveau livre, prévu pour le 2 octobre, qu’il décrit comme le plus douloureux et peut-être le plus périlleux de sa carrière.

Comment accepter qu’un tel lien soit tranché ? Sans même évoquer l’amitié pour l’homme et le respect inspiré par son intégrité sans faille, comment consentir à voir disparaître de sa vie cette instance précieuse – ni juge, ni psychanalyste, ni censeur, ni confesseur – qui est la seule, comme le disait Hemingway de son éditeur Maxwell Perkins, à vous obliger à « dessoûler » quand vous cédez à l’ivresse de vous-même ?

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C’est pourquoi, ce mardi 14 avril 2026, vers midi, quand la nouvelle de l’éviction d’Olivier Nora est tombée, Bernard-Henri Lévy a à peine réfléchi. Ce fut un réflexe, comme souvent dans ses décisions. Il a écrit : « Je suivrai Olivier où il ira ».

Une maison chargée d’histoire et de mémoire

Un éditeur, c’est aussi une Maison. Une mémoire vivante. Cela est particulièrement vrai pour Grasset, qui, avec Gallimard, est la seule grande maison née au début du XXe siècle à être restée dans les mêmes murs et presque les mêmes meubles. Bernard-Henri Lévy y est entré en 1972, il y a plus d’un demi-siècle. Il y a publié tous ses livres, plus d’une trentaine.

Il a signé son premier contrat sur le bureau de chêne massif où Eugène Fasquelle, le grand-père de Jean-Claude Fasquelle, prédécesseur d’Olivier Nora, avait signé La Vérité en marche d’Émile Zola. Il a fait le service de presse de La Barbarie à visage humain sur la table où André Malraux avait fait celui de La Voie Royale. Il s’y est battu – et a gagné – contre les survivants des années noires s’indignant que l’on publie L’Idéologie française dans la Maison de Jean Giraudoux et de Jacques Chardonne.

C’est là qu’il s’est disputé avec Gabriel Garcia Marquez à qui il reprochait son indulgence pour les crimes de Fidel Castro. Là qu’il a accueilli Alexandre Soljenitsyne pour Le Déclin du Courage, Elie Wiesel pour l’avant-dernière partie de son œuvre, Michel Serres bien avant son entrée à l’Académie Française. C’est là qu’il a conçu, avec Gisèle Halimi, le projet de La Cause des Femmes, et avec André Glucksmann, celui des nouveaux philosophes.

C’est encore là qu’avec Salman Rushdie, Mario Vargas Llosa et d’autres, ils ont inventé l’une des dernières revues littéraires françaises, La Règle du Jeu. Bernard-Henri Lévy laisse ce passé vivant derrière lui. Il imagine ne plus jamais gravir le vieil escalier de bois qu’ont monté avant lui François Mauriac et Marcel Proust. Cette pensée le plonge dans une tristesse sans fond.

Une solidarité inédite parmi les auteurs

Ce qui le console, en revanche, c’est le mouvement de solidarité qui a suivi cette révocation d’une brutalité sans précédent. Il en est heureux pour Olivier Nora, d’abord, qu’il sait pudique et peu enclin à l’effusion. Il l’imagine d’autant plus ému à l’idée de ces 200 et quelques femmes et hommes en train de lui exprimer, à leur tour, l’amitié sans limite qu’il a donnée à leurs textes.

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Mais il se réjouit aussi de voir cette insurrection des consciences – son ami, le philosophe catholique Maurice Clavel, aurait dit insurrection des esprits et de l’Esprit – contre ce qui ressemble fort à une reprise en main et une revanche. Parmi ces auteurs, certains sont prolixes, d’autres rares ; certains confirmés, d’autres en devenir. Certains, comme lui, ont donné toute leur œuvre à Grasset, d’autres ne lui ont donné qu’un livre.

Certains sont sûrs de retrouver sans peine un éditeur, d’autres brûlent leurs vaisseaux. Mais tous, d’une seule voix, affirment que l’on ne congédie pas ainsi, sans préavis ni explication, sans laisser le temps de faire sa dernière rentrée littéraire, un éditeur de cette trempe. Aucun ne conçoit la suite de son aventure intellectuelle et littéraire sans celui qui l’a accompagnée, avec loyauté et générosité, jusqu’à aujourd’hui.

Un moment historique dans le monde de l’édition

Cette mobilisation est inédite. Rien ne peut donc lui être comparé. Mais comment ne pas songer au groupe d’écrivains qui fondèrent La Nouvelle Revue française il y a plus de 110 ans ? À celui qui, en 1944, pérennisa les éditions de Minuit ? On ne sait jamais ce qui advient d’un groupe en fusion. Parfois, rien de bon – le vieux Sartre le savait. Mais parfois la beauté du moment est contagieuse. Elle est pure. Et elle dure.