Bernard Barrault, l'éditeur solitaire qui aimait les livres et les auteurs
Bernard Barrault, l'éditeur solitaire des lettres françaises

Bernard Barrault, l'éditeur au regard amusé et à la passion calme

Je me souviens parfaitement de ces rencontres dans les locaux des éditions BFB, au tout début des années 1980. Deux Bernard, un Fixot. Barrault et Fixot partageaient alors une ambition à la fois simple et ambitieuse : créer des best-sellers tout en faisant de la véritable littérature. Ils étaient conseillés par l'inépuisable Gérard Guégan, cet ennemi déclaré de Guy Debord et ami proche de Raphaël Sorin, qui avait lui-même publié chez BFB le récit fulgurant Polonaises.

Un éditeur discret aux jugements réservés

Je me rappelle avoir proposé aux deux Bernard un récit de voyage sur l'Indochine. Ils m'observaient avec un sourire légèrement suspicieux, sachant déjà ma réputation pour rater mes avions. Barrault incarnait le charme de l'intelligence amusée. Il donnait systématiquement l'impression de garder ses jugements les plus sévères pour lui seul. Sa désinvolture apparente était peut-être authentique, peut-être feinte - on ne savait jamais vraiment.

Nos rencontres se déroulaient plus souvent autour d'une table de restaurant que dans son bureau. Il n'était pas un adepte du petit monde littéraire parisien, lui préférant largement la lecture attentive des manuscrits. Pour son métier d'éditeur, il nourrissait une passion calme, presque silencieuse, dans laquelle bourdonnait constamment une vieille colère rentrée.

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Le découvreur de talents et les choix éditoriaux

Bernard Barrault préférait naturellement les livres qui se vendaient à ceux qu'on ne lisait pas, mais les ouvrages qu'il affectionnait particulièrement étaient souvent d'excellente qualité, même lorsqu'ils ne rencontraient pas le succès commercial escompté. Avec Bernard Fixot et sa collaboratrice Anne Gallimard, il avait découvert Philippe Djian, dont Éric Neuhoff fut l'un des rares critiques à saluer le jeune talent grinçant à ses débuts.

Je me souviens avoir moi-même fait la critique de Bleu comme l'enfer dans trois journaux distincts : Arts, Playboy, et Le Quotidien de Paris. Les deux Bernard ne se sont jamais véritablement fâchés, mais ils ne se sont jamais non plus réconciliés complètement après leur séparation professionnelle.

Barrault éditions et la nouvelle alliance

Après BFB, Bernard Barrault créa sa propre maison d'édition, Barrault. Il y publia des auteurs que Fixot aurait certainement refusés, tout comme il aurait probablement refusé la plupart de ceux que Fixot choisissait de son côté. Les deux hommes aimaient profondément le succès, mais Barrault avait fait des choix éditoriaux différents, affirmant ainsi sa différence avec une sérénité remarquable.

Après la rupture avec Fixot, Bernard trouva une nouvelle partenaire éditoriale en la personne de Betty Mialet. Chère Betty, déjà durement éprouvée plusieurs mois auparavant par le décès de Jean Teulé. Ce duo éditorial fit rapidement parler de lui, publiant un certain nombre de textes audacieux signés Teulé bien sûr, mais également Yasmina Khadra, et toujours Philippe Djian.

Le plus joli duo de l'édition française

Ils formaient le plus joli duo de l'édition française de l'époque - harmonieux, tendre, complice. Des années 1980, cette décennie où nous étions tous si jeunes et pleins d'enthousiasme, ils avaient conservé un certain désintéressement chaleureux, une générosité naturelle. Ils possédaient une façon bien à eux de tout faire pour un auteur tout en ayant l'air de ne pas se remuer spécialement pour lui. Leur décontraction était légendaire, cette décontraction dont j'espère sincèrement que Betty ne se départira jamais.

Le soldat solitaire de l'édition

On ne verra plus Bernard et Betty, souvent avec un jeu d'épreuves sous le bras, traverser la place de l'Odéon pour s'installer confortablement à La Méditerranée. À côté du théâtre, l'éditeur et libraire Dominique Gaultier continuera sa croisade personnelle pour sauver la littérature à cinq euros l'exemplaire. Bernard Barrault a quitté ce monde charmant exactement comme il y avait vécu : en soldat solitaire, discret mais déterminé.

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Une lumière particulière, à la fois ironique et profondément amicale, s'est éteinte. Bernard nous a faussé compagnie dans un véhicule du Samu, au milieu de la nuit noire. Je l'imagine parfaitement avec un dernier sourire énigmatique, fermant à demi les yeux sur cette existence qu'il avait si bien comprise. Dans une élégance funèbre et discrète. Il fait toujours si froid au milieu de la nuit, surtout lorsqu'une telle présence nous quitte.