Le film Paradise, réalisé par Jérémy Comte avec un scénario de Will Niava, aborde un thème éminemment romanesque : l'arnaque transethnique. Ce sujet, qui aurait pu servir la cause du cinéma de genre, est ici traité avec une audace rare. Le long-métrage met en scène deux adolescents sans père, Kojo et Antoine, dont les destins se croisent à travers une escroquerie sentimentale et financière.
Deux ados, deux mondes, une même arnaque
Kojo, interprété par Daniel Atsu Hukporti, est un jeune Ghanéen de 16 ans. Son père, pêcheur, est mort en mer. Kojo a repris le métier, hissant le filet en chantant, en chœur, dans une scène d'une beauté primitive. Contrairement aux autres, il lit, sortant son livre d'un sac en plastique. En Afrique, le problème de la littérature, c'est l'humidité, ce qui la rend précieuse, sacrée. Dans son village, la télévision est un poste pour vingt personnes, avec les enfants assis par terre, les ados debout, les vieux sur un fauteuil de camping, tous devant un mélo hollywoodien.
Kojo fait l'inévitable mauvaise rencontre : celle du caïd distributeur de billets. Fasciné, il est enrôlé dans la bande et se retrouve dans une cabane avec une vingtaine de "brouteurs", ou "Yahoo boys", des mineurs rivés à leur écran d'ordinateur, creusant le cloud à coups de clics, à la recherche du filon qui les rendra millionnaires.
Une escroquerie sentimentale aux conséquences dramatiques
De l'autre côté de l'Atlantique, Antoine (Joey Boivin-Desmeules) est un autre ado sans père. Il vit dans une banlieue paisible de Montréal, découverte lors d'une poursuite en skate à travers des rues désertes, jusqu'à une villa proprette. Il se jette sur son lit de solitude pour fumer du pot en écoutant la Barcarolle d'Hoffmann. Sa mère, Chantal (Eveline de la Chenelière), a rencontré un marin au long cours sur Internet. Ils s'envoient des photos, des mots doux, elle est amoureuse. Elle demande à Antoine de la prendre en photo pour l'envoyer au marin qui, c'est pas de chance, a un problème avec son bateau. Il approche de l'Afrique, lui raconte-t-il. Elle le sait, elle le suit par Findship.
Chantal est tellement heureuse d'aider son marin en perdition qu'elle va lui envoyer tout l'argent qu'elle peut trouver, jusqu'à s'endetter, se mettre en danger, elle et son fils. Cela fait de Kojo un champion, promis aux plus belles promotions à l'intérieur de son cartel d'arnaqueurs. Le film montre comment Kojo, depuis sa cabane en bois, parvient à créer un bateau fantôme qui approche de l'Afrique avec à son bord un capitaine en danger qui pense beaucoup à elle.
Un héritage artistique et littéraire
Ce thème de l'arnaque transethnique n'est pas nouveau. Joana Hadjithomas et Khalil Joreige avaient collecté des milliers de scam letters ("lettres de chenapan") à partir desquelles ils avaient réalisé plusieurs expositions multimédias (vidéos, sculptures, photos, reportages, textes) dans lesquelles eux-mêmes arnaquaient les spectateurs. L'ensemble de cette œuvre inoubliable s'intitule Je dois tout d'abord m'excuser.
Vingt ans plus tard, en 2019, Dominik Moll réalisait Seules les bêtes, d'après le roman de Colin Niel. Le sujet présente l'avantage de la multiplicité des entrées : la valeur des privilèges, la justification du vol et de sa violence par la misère et le colonialisme, la crédulité de l'état amoureux, la violence des adolescents, le défi racial, la puissance du nouveau totem : Internet et la virtualisation de tout. Depuis, on progresse dans la dinguerie et il ne semble pas qu'on ait fait mieux que ce Paradise, de Jérémy Comte, avec Will Niava au scénario infernal.
Un combat final attendu
Tous les acteurs sont magnifiques, à notre tour de se faire avoir et on aime ça. Si vous attendez le combat entre Kojo et Antoine, il aura lieu. Qui perd qui gagne… c'est à vous de voir. Le film, signé Christophe Donner, écrivain, promet une expérience cinématographique qui bouscule les attentes.



