Comment Netflix a propulsé l'action française au sommet mondial
Netflix propulse l'action française au sommet mondial

La série GIGN, mise en ligne mercredi sur Netflix, a conquis le monde. En moins de 24 heures, la minisérie française en six épisodes s'est classée numéro un du classement mondial quotidien des séries Netflix, en tête dans 47 pays, selon Flixpatrol. Cette réussite interroge : comment Netflix a-t-il placé la France sur la carte de l'action, un genre longtemps délaissé par le cinéma hexagonal ?

Un genre longtemps méprisé en France

Le film d'action a longtemps été le mal-aimé du cinéma français. Bébel a beau avoir grimpé sur le métro aérien de Bir-Hakeim dans Peur sur la ville et attiré des millions de spectateurs en salles avec L'As des As, l'action à la française est restée un plaisir populaire sans prestige, snobé par les César. Après Belmondo, l'action à la française est reléguée au rang de sous-produit imitant Hollywood avec dix fois moins de moyens – un film d'action américain coûte en moyenne 60 millions de dollars. Le cinéma d'action tricolore restait un parent pauvre, tourné à l'économie.

C'est exactement ce verrou que Netflix fait sauter. On ne connaîtra pas le budget de GIGN – la plateforme cultive le secret sur ses coûts comme sur ses audiences –, mais cinq mois de tournage entre Paris et Versailles, des séquences d'explosion et de déminage à répétition affichent des moyens que le polar d'action français n'avait jamais eus.

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Julien Leclercq, l'usine à récits musclés

Julien Leclercq, créateur et réalisateur de GIGN, longtemps cantonné à ce cinéma de genre fauché, en est le symbole : spécialiste de l'action tendue – L'Assaut (2010) sur la prise d'otages du vol Air France en 1994, puis Braqueurs, Ganglands –, il a été catalogué faiseur de genre. Netflix l'a promu auteur maison. La plateforme valorise un savoir-faire que la France dépréciait, et lui confie une quasi-franchise : sa société, Labyrinthe Films, fondée en 2004, a produit une dizaine de longs métrages et séries : L'Assaut, Braqueurs, Sentinelle, Le Salaire de la peur, etc. Une usine à récits musclés dont Netflix est devenu le débouché privilégié. Le modèle du showrunner marque, très américain, est donc appliqué à un cinéaste et producteur à qui le Festival de Cannes n'aurait pas déroulé le tapis rouge.

Un créneau que Canal+ n'exploitait pas comme Netflix

La France n'était pourtant pas vierge en la matière. Canal+ a défriché la fiction sécuritaire avec Engrenages, Braquo, Le Bureau des légendes ou B.R.I, avec un vrai savoir-faire, et un vrai rayonnement : Le Bureau des légendes, rebaptisé The Bureau, s'est vendu dans une centaine de pays, jusqu'à être classé par le New York Times parmi les meilleures séries étrangères de la décennie. Netflix reprend le créneau et change d'échelle. Le Bureau des légendes s'est bien exporté, mais comme une œuvre française – au point que les Américains en ont tiré leur propre version, le remake de Showtime The Agency, porté par Michael Fassbender. Là où Canal+ vendait une fiction française à l'étranger ou un concept à Hollywood, Netflix saute l'étape et vend un produit mondial.

La francité s'efface à la douane

Pour vendre sa série d'action française, Netflix gomme ce qui la signale comme française. À l'international, GIGN devient Elite Force : le sigle, illisible pour un spectateur brésilien ou ukrainien, cède la place à un titre générique et traduisible. Le décor reste hexagonal puisque la série a été tournée entre Paris et Versailles, mais l'institution s'efface à la frontière. À l'étranger, la presse compare la série à Fauda ou Reacher, des franchises globalisées. On est loin de Lupin ou Emily in Paris, qui vendent l'art de vivre à la française.

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Une obligation à l'origine du phénomène

Depuis l'entrée en vigueur du décret SMAD fin 2021, les plateformes doivent consacrer au moins 20 % de leur chiffre d'affaires en France à la création hexagonale. En 2024, elles ont déboursé 397 millions d'euros – un peu moins d'un quart du montant versé par les diffuseurs traditionnels (1,67 milliard), selon l'AFP. Le décret contraint le volume, pas le genre. Mais l'action a un avantage décisif : elle se localise mal culturellement et s'exporte à merveille. Un même euro sert deux fins : remplir l'obligation et fabriquer un carton mondial.

La série a bénéficié du conseil du vrai GIGN, qui y gagne une vitrine. Que la critique pointe des dialogues plats et un scénario invraisemblable importe peu : l'alternance de réalisme et de scènes tirées par les cheveux n'est pas un raté, c'est le cahier des charges d'un produit hybride, à moitié authentique, à moitié formaté. Bienvenue dans l'ère du blockbuster à la française.