Le cinéaste japonais Ryusuke Hamaguchi, connu pour « Drive My Car », revient avec un nouveau film, « Soudain », qui explore la manière dont nous traitons les autres. Dans un entretien accordé à Libération, il pose une question essentielle : « Pourquoi est-ce qu'on est amené à traiter les gens comme des objets ? » Cette interrogation traverse son œuvre et nourrit sa réflexion sur les relations humaines.
Un cinéma qui interroge le regard porté sur l'autre
Hamaguchi explique que son cinéma part souvent d'une observation du quotidien : « Dans la vie de tous les jours, on est amené à traiter les gens comme des objets, sans même s'en rendre compte. » Il cite l'exemple des serveurs, des chauffeurs ou des employés, qui sont souvent invisibilisés. Son film « Soudain » met en scène cette mécanique, en suivant des personnages qui, par négligence ou par habitude, réduisent les autres à leur fonction.
Le réalisateur précise que cette tendance n'est pas propre au Japon, mais qu'elle est universelle. Il s'appuie sur des situations concrètes, comme les interactions avec les travailleurs précaires ou les personnes âgées. « On ne les regarde pas vraiment, on les utilise », dit-il. Cette prise de conscience, il la doit à des rencontres et à des lectures, notamment celles de la philosophe Hannah Arendt, qui a théorisé la « banalité du mal ».
Un film qui expérimente la déshumanisation
Dans « Soudain », Hamaguchi pousse l'expérience à son paroxysme : un groupe de personnes se retrouve dans une situation où elles sont contraintes de traiter l'un des leurs comme un objet. Le film, présenté à la Mostra de Venise, a été salué par la critique pour sa mise en scène épurée et son scénario subtil. Le réalisateur avoue avoir voulu « créer un choc » chez le spectateur, pour le confronter à ses propres comportements.
Le tournage a été marqué par une direction d'acteurs exigeante, où chaque geste, chaque regard est pesé. Hamaguchi confie : « Je demande à mes acteurs de ne rien jouer, mais de simplement être là. » Cette méthode, qu'il compare à une « écoute flottante », lui permet de capturer des instants de vérité. Le film dure 2h15, une durée inhabituelle pour un sujet aussi resserré, mais le cinéaste assume : « Il faut du temps pour montrer comment on en arrive à traiter quelqu'un comme un objet. »
Une réflexion qui dépasse le cinéma
Au-delà du film, Hamaguchi s'interroge sur les conséquences de cette déshumanisation dans la société contemporaine. Il note que la pandémie de Covid-19 a accentué ce phénomène, en isolant les individus et en renforçant les rapports utilitaires. « On a vu des personnes âgées abandonnées, des soignants épuisés, traités comme des ressources », déplore-t-il. Cette analyse rejoint les travaux de la sociologue Eva Illouz, qui étudie la marchandisation des émotions.
Le réalisateur espère que son film suscitera un débat, non seulement au Japon, mais aussi en France, où il sortira en salles le 12 janvier 2027. Il conclut : « Si le spectateur sort de la salle en se demandant comment il traite les gens autour de lui, alors j'aurai réussi. » Une ambition modeste, mais qui touche au cœur de notre humanité.



