Claire Denis adapte Koltès dans une œuvre sur l'Afrique contemporaine
Avant de recevoir le prestigieux Carosse d'or à la Quinzaine des cinéastes de Cannes le mois prochain, la réalisatrice Claire Denis présente Le cri des gardes, une adaptation cinématographique de la pièce Combat de nègre et de chiens de Bernard-Marie Koltès. Cette œuvre puissante plonge au cœur des rapports de force qui traversent l'Afrique contemporaine, délaissant les schémas coloniaux historiques pour s'attaquer à la prédation économique actuelle.
Une intrigue tendue sur fond de chantier ouest-africain
Le film se déroule sur un vaste chantier de travaux publics en Afrique de l'Ouest. Horn, interprété par Matt Dillon, incarne le patron du site, tandis que Cal, joué par Tom Blyth, représente un jeune ingénieur. Ils partagent une habitation provisoire derrière les doubles grilles de l'enceinte réservée aux expatriés. Le soir où Leone, future épouse de Horn incarnée par Mia McKenna-Bruce, arrive d'Europe, un homme nommé Alboury, magistralement interprété par Isaach de Bankolé, s'introduit par effraction. Il refuse de quitter les lieux tant qu'on ne lui aura pas rendu le corps de son frère, mort sur le chantier dans des circonstances troubles.
De la colonisation à la prédation économique
Claire Denis ancre résolument son film dans la réalité contemporaine du continent africain. « La colonisation est une histoire ancienne, mais la prédation, elle, est actuelle », affirme la cinéaste. Elle précise : « Qu'il s'agisse du pétrole, des métaux ou même de terres entières rachetées pour la culture, l'Afrique est devenue plus facile à dépouiller car elle a été découpée en morceaux lors de l'ère coloniale. » Cette réflexion structure l'ensemble du film, qui explore comment les anciens rapports de domination se perpétuent sous de nouvelles formes économiques.
Une promesse tenue après trente ans d'attente
Le projet trouve son origine dans un moment poignant à Lisbonne, à la fin des années 1980. Bernard-Marie Koltès, alors très affaibli, confondait ses rêves de cinéma avec la réalité. « Au Portugal, Bernard croyait que nous tournions un long-métrage en Afrique. Il me demandait sans cesse si j'avais filmé les éléphants », se souvient Claire Denis. Avant de mourir, le dramaturge lui a lancé : « Tant pis, on ne l'a pas fait ce film, c'est pas grave. Tu n'as qu'à adapter Combat de nègre et de chiens. » La réalisatrice ajoute : « J'ai mis du temps, plus de trente ans à me lancer, mais je l'ai finalement fait en souvenir de lui et pour Isaach de Bankolé. »
Une adaptation ancrée dans l'expérience vécue
Pour donner une âme cinématographique au texte théâtral, Claire Denis s'est appuyée sur l'expérience concrète de Koltès sur les chantiers du Nigeria. « Je ne voulais pas recomposer l'œuvre, je voulais que Bernard soit avec moi », explique-t-elle. « Il avait réellement travaillé sur un chantier au Nigeria et l'avait raconté à Isaach. Nous sommes partis de cette mémoire concrète pour nous accorder une liberté de mouvement sans jamais trahir l'axe de la pièce originale. »
Les défis du tournage au Sénégal
Le décor sahélien du Sénégal a imposé sa propre loi au tournage, forçant la cinéaste à adapter sa vision aux éléments naturels. « Je n'avais absolument pas prévu que l'harmattan se lèverait ainsi », confie Claire Denis. « Ces bouffées de vent terrifiantes nous glaçaient et saturaient tout de poussière. J'ai dû modifier ma mise en scène pour intégrer ce climat qui est finalement devenu un personnage à part entière du film. »
La musique des Tindersticks face au silence de la nuit
La collaboration avec le groupe Tindersticks a été marquée par une résistance inattendue. « Stuart Staples, le chanteur, me répétait souvent que le film refusait sa musique », raconte la réalisatrice. « Je pense que c'est la nuit elle-même qui la rejetait ; il fallait d'abord entendre l'obscurité, la laisser respirer. Nous avons finalement dû attendre la toute fin du processus pour réussir à intégrer les compositions musicales de manière organique. »
Un cycle bouclé avec Chocolat
Avec cette adaptation, Claire Denis boucle un cycle entamé avec son premier long-métrage, Chocolat, sorti en 1988. Ce film l'avait conduite à rencontrer Bernard-Marie Koltès par l'intermédiaire d'Isaach de Bankolé, avec lequel elle a depuis fréquemment collaboré. Comme Chocolat, Le cri des gardes se déroule en Afrique et traite des héritages coloniaux, mais avec une approche résolument contemporaine.
Une mise en scène rigoureuse et évocatrice
Le film respecte l'unité de lieu, de temps et d'action, puisque toute l'intrigue se déroule sur une seule nuit. Cette temporalité resserrée, magnifiquement retranscrite par la photographie d'Éric Gautier, évite le piège du théâtre filmé grâce à une mise en scène rigoureuse et un découpage précis. Le climat inquiétant qui plane sur le récit sert de révélateur aux tensions entre les personnages.
Des performances à fleur de peau
Les prestations des acteurs insufflent au drame un caractère imprévisible. Matt Dillon et Tom Blyth offrent des interprétations à fleur de peau, tandis qu'Isaach de Bankolé incarne avec une présence énigmatique un homme calme mais déterminé. Mia McKenna-Bruce interprète quant à elle la seule femme du quatuor, aux rêves déchus. Leurs interactions complexes laissent planer le doute sur une possible réconciliation entre des êtres que tout oppose.
Le cri des gardes de Claire Denis (coproduction France/Sénégal) dure 1 heure 49 minutes et constitue une œuvre majeure sur les héritages coloniaux et les nouvelles formes de prédation en Afrique contemporaine.



