Vendredi soir, le réalisateur oscarisé Steven Soderbergh a dévoilé « John Lennon : The Last Interview » au Festival de Cannes en Séance spéciale. Basé sur l’ultime entretien donné à une radio par l’ex-Beatles et sa femme Yoko Ono, ce documentaire captive… presque autant qu’il rebute pour son usage folklorique de l’intelligence artificielle.
Un documentaire historique mais controversé
Dans la salle Agnès Varda, on était assis à quelques sièges de Steven Soderbergh. On l’a vu rentrer sagement, escorté par des spectateurs généreux en applaudissements, parmi lesquels se trouvait son homologue Peter Jackson. Discret, le réalisateur n’a pas souhaité prendre la parole avant la projection de « John Lennon : The Last Interview ». Et au moment de rallumer la lumière, l’Américain affichait une mine fermée. Par pudeur, toujours ? Ou bien parce qu’il avait bien senti que l’auditoire n’avait pas pleinement savouré cette avant-première mondiale ? Seul lui pourrait trancher.
Les trois intervieweurs interviewés 45 ans après
Dans ce documentaire dévoilé en Séance spéciale lors de ce 79e Festival de Cannes, tout n’est pas à jeter, loin de là. En allant piocher dans près de trois heures d’entretien accordées par John Lennon et Yoko Ono le 8 décembre 1980 à une équipe de KRFC Radio, Soderbergh nous plonge dans un moment d’histoire. Tragique, évidemment, puisque l’ancien Beatles allait être assassiné quelques heures plus tard par Mark David Chapman, en bas de sa résidence new-yorkaise. Mais avec cet échange au long cours, le seul que Lennon avait décidé d’accorder afin de faire la promotion de « Double Fantasy », un double album sur lequel il avait avancé main dans la main avec Yoko, on entre dans le cerveau d’un mythe ayant décidé, le plus possible, de vivre comme un homme « normal ».
Avant l’arrivée de l’équipe radio, la photographe Annie Leibovitz était passée pour faire un shooting du couple. Tout juste entré dans sa quarantaine, le musicien, interrogé par Dave Sholin, Laurie Kaye et Ron Hummel, à leur tour cuisinés par Soderbergh 45 ans après cet épisode qui a changé leur vie, se confiait avec générosité et humour sur son rapport à la paternité, la manière dont il construisait sa relation avec le petit Sean, comment il tentait de le détourner des publicités vantant « le sucre, le sucre, le sucre et encore le sucre ». John Lennon se penchait également sur son rapport à la création musicale, son souhait de faire valser les étiquettes, et semblait animé par un regain d’entrain pour les sessions en studio, puis les concerts à venir. Dans son appartement, où a été captée la dernière interview de sa vie, il se livrait sur son cheminement entrepris pour « déconstruire » une vision manichéenne des rapports femmes-hommes, tout en revenant sur une période d’errance et d’excès à L.A., loin de Yoko, qui l’avait profondément déboussolé.
Les illustrations générées par IA peu convaincantes
Pour tout passionné de musique, l’initiative de Soderbergh est donc plutôt louable, à défaut d’être révolutionnaire. Là où le bât blesse, c’est que ce monument du cinéma a décidé de recourir à l’utilisation de l’IA générative pour illustrer certains propos de Lennon et Ono. Et ce qui est encore plus perturbant, c’est que le résultat, loin d’être probant, a même déclenché quelques rires dans l’assistance, voire une bonne pointe d’agacement. Outre des archives et des photos inédites, Steven Soderbergh s’est servi de l’IA « pour créer des images thématiquement surréalistes qui occupent un espace onirique plutôt qu’un espace littéral ». Pêle-mêle, des mâles alpha caricaturaux, des gamins de la working class aux visages couverts de boue ou encore des villes modernes ensevelies par des torrents de pétrole.
Il y a quelques jours, le cinéaste de 63 ans a offert quelques clés de compréhension dans une interview au média Deadline. S’il a intégré ces plans conçus par l’intelligence artificielle, c’est parce que Meta a cofinancé son projet. « Il faut être honnête avec le public. Je ne cherche pas à tromper ou manipuler », a-t-il reconnu.



