Belle de jour de Buñuel : plongée dans les fantasmes masochistes de Catherine Deneuve
Belle de jour : les fantasmes masochistes de Deneuve par Buñuel

L'exploration des fantasmes masochistes dans le cinéma de Buñuel

« À quoi penses-tu Séverine ? » Dans le miroir embué de la salle de bain, Pierre contemple le reflet de sa femme qui émerge lentement du sommeil. Bien qu'ils partagent encore la même chambre, leurs lits sont désormais séparés, marquant une distance invisible entre les époux. « Je pensais à toi. À nous deux. Nous nous promenions ensemble dans un landau », répond la blonde avec une douceur trompeuse. En réalité, quelques instants plus tôt, son esprit était envahi par des visions d'abjection et de dégradation, de souillure et de soumission.

Une séquence inaugurale d'une violence psychologique rare

La séquence d'ouverture de Belle de jour présente le couple lors d'une balade romantique en calèche dans les bois, bercée par le tintement mélodieux des grelots. Cette apparente sérénité se brise soudainement lorsque le fiacre s'immobilise. Sur l'ordre de son mari, Séverine est empoignée par les deux cochers qui déchirent sa robe et abusent d'elle avec une brutalité calculée. Attachée à un arbre, bâillonnée puis cravachée, elle est finalement livrée au valet de pied... et semble y trouver une forme de plaisir troublant.

D'une intensité rare, ces premières images du long-métrage de Luis Buñuel plongent directement dans la psyché féminine la plus complexe. Le réalisateur espagnol, formé par les jésuites et issu du mouvement surréaliste, maîtrise parfaitement l'art de mêler rêve et réalité. Ce film au climat onirique est constellé de visions nées de l'imagination fertile de son héroïne, en proie à des pulsions masochistes et à des fantasmes avilissants. Buñuel, déjà célèbre pour la scène choquante de l'œil coupé au rasoir dans Un chien andalou coécrit avec Dalí, aborde ici ce qui nous trouble le plus profondément : notre part animale.

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Des origines littéraires à l'adaptation cinématographique

À l'origine, Belle de jour est un roman de Joseph Kessel qui fit scandale lors de sa parution en 1928 chez Gallimard. Récit d'une libération paradoxale, l'ouvrage raconte le parcours d'une jeune femme issue de la bonne bourgeoisie qui, n'ayant jamais éprouvé de plaisir auprès de son mari, décide de mener une double vie en se prostituant dans un luxueux bordel parisien où se déclinent toutes les perversions imaginables.

Raymond et Robert Hakim, deux producteurs juifs d'Alexandrie, acquirent les droits du livre. Ces frères, qui avaient déjà produit un biopic sur Marthe Richard (la prostituée qui donna son nom à la loi de fermeture des maisons closes en 1946) ainsi que Casque d'or avec Simone Signoret en putain flamboyante, virent dans Belle de jour un sujet racoleur au fort potentiel commercial. Ils proposèrent à Buñuel d'adapter la nouvelle de Kessel avec Catherine Deneuve en tête d'affiche.

La transformation créative de Buñuel et Carrière

Initialement, le cinéaste n'était convaincu ni par le livre ni par le choix de l'actrice. Il fit appel à son scénariste habituel Jean-Claude Carrière, qui jugea lui aussi l'ouvrage mineur, le qualifiant de « petit roman de gare, tout au plus ». Ensemble, ils décidèrent de remanier profondément l'intrigue pour y introduire une dimension fantasmatique et psychanalytique essentielle.

Buñuel, alors âgé de 67 ans et gravement malade (il avait annoncé que ce serait son ultime long-métrage, ce qui ne fut heureusement pas le cas), avait des ambitions bien plus grandes qu'un simple produit mercantile. À ses yeux, Belle de jour devait être une exploration de ce que Freud appelait « le continent noir » : la sexualité féminine. Jacques Lacan projettera d'ailleurs le film à ses élèves lors de séminaires, reconnaissant sa pertinence psychanalytique.

De son côté, Carrière mena des recherches approfondies sur les milieux de la prostitution, visitant même des bordels à Madrid où il s'entretint avec des filles de joie et des mères maquerelles. Avec l'aide de journalistes et de psychiatres, il recueillit également des témoignages de femmes pour nourrir le script, révélant ainsi que tous les fantasmes présents dans le film avaient été inspirés par des récits authentiques.

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Catherine Deneuve : du statut de débutante à l'icône sensuelle

Âgée seulement de 24 ans au moment du tournage, Catherine Deneuve était alors une quasi-débutante, connue pour ses rôles de jeunes filles pudiques et réservées dans Les Parapluies de Cherbourg de Jacques Demy et La Vie de château de Jean-Paul Rappeneau. Elle venait tout juste de terminer le tournage des Demoiselles de Rochefort, comédie musicale rose bonbon de Demy, lorsqu'elle aborda le projet de Buñuel.

Ce changement d'ambiance la replongea dans un rôle borderline après Répulsion de Roman Polanski, où elle incarnait déjà une jeune femme profondément névrosée. Dans Belle de jour, la comédienne, souillée de boue, subit à l'écran les pires outrages. Sa sœur Françoise Dorléac vint d'ailleurs sur le plateau pour l'aider à supporter les tensions psychologiques du tournage.

Habillée pour la première fois par Yves Saint Laurent, Deneuve se révéla fascinante dans la peau de cette respectable épouse de chirurgien (Jean Sorel, falot à souhait) qui décide secrètement de faire des passes dans une maison de rendez-vous clandestine. Son personnage, sexuellement frustrée et frigide, ne recherche pas l'argent (son mari subvenant à tous ses besoins) mais la jouissance et le plaisir charnel dans ce lieu de perdition. Guidée par son seul désir, elle se fait engager incognito sous le pseudonyme de Belle de jour, car elle ne travaille que l'après-midi, de deux à cinq heures.

Une galerie de personnages aux fantasmes extravagants

Dans ce bordel de luxe, Séverine rencontre une galerie de clients aux fantasmes les plus extravagants. Parmi eux, un fabricant de bonbons bordelais (Francis Blanche, extraordinaire à contre-emploi dans un rôle brutal et trivial), un gynécologue (François Maistre) en costume de valet qui se fait piétiner la figure et cracher dessus, et un Asiatique (le catcheur Iska Khan) muni d'une petite boîte noire au curieux bourdonnement.

Séverine se prête également aux pratiques mortuaires d'un vieux duc (Georges Marchal) dans un château à la campagne, devant prendre place, nue sous un voile, dans le cercueil d'une défunte. Toutes les déviances – fétichisme, voyeurisme, sadomasochisme, nécrophilie – sont ainsi passées en revue dans ce film libidinal et provocateur où Michel Piccoli, parfait en dandy cynique, pervers et manipulateur, incarne une sorte de démon tentateur.

Un succès critique et public immédiat

À sa sortie, Belle de jour remporta un immense succès, attirant plus de deux millions de spectateurs et obtenant le Lion d'or à la Mostra de Venise. Joseph Kessel lui-même avoua, après avoir visionné le film, que ce long métrage était largement supérieur à son livre original : « J'avais peur en allant à cette projection. J'en sors bouleversé et plein de gratitude. Le génie de Buñuel a dépassé de beaucoup tout ce que je pouvais espérer. »

Un érotisme chaste avant la vague pornographique

D'une insolente sobriété, ce film à l'érotisme chaste et suggestif arrive juste avant la grande vague pornographique qui s'abattra sur le monde au début des années 1970, marquées par une plus grande permissivité face à la censure. Dans la France frileuse d'avant-Mai 68, cette œuvre contraire aux bonnes mœurs s'oppose à sa façon au pouvoir gaulliste en place, même si André Malraux, alors ministre de la Culture, empêcha que certaines scènes soient coupées au montage.

Le film préfigure également l'effervescence et le bouillonnement d'une époque en pleine mutation, s'attaquant à une société patriarcale étouffante. Reconnaissante de cette expérience transformatrice, Catherine Deneuve retrouvera le génial Buñuel trois ans plus tard dans Tristana (1970) aux côtés de Fernando Rey.

Une renaissance contemporaine pour un chef-d'œuvre intemporel

Présenté en mai dernier dans le cadre de Cannes Classics, Belle de jour ressort aujourd'hui dans une sublime copie restaurée en 4K à partir du négatif original, ravivant ses couleurs pop sixties caractéristiques. Le 16 août prochain, Studiocanal éditera également ce chef-d'œuvre licencieux en Blu-ray avec de nombreux suppléments en bonus.

À noter qu'une rétrospective en six films de Luis Buñuel – comprenant Le Journal d'une femme de chambre, La Voie lactée, Tristana, Le Charme discret de la bourgeoisie, Le Fantôme de la liberté et Cet obscur objet du désir – est également à l'affiche depuis ce mercredi 2 août, offrant aux cinéphiles l'occasion de redécouvrir l'œuvre complète de ce maître du cinéma surréaliste.