Alors que « l’Odyssée » de Christopher Nolan, dont la source littéraire est évidente, remplit les salles de cinéma, un autre phénomène fait rage sur grand écran cet été : « Backrooms ». Réalisé par Kane Parsons, YouTubeur prodige de 21 ans à qui l’on a donné les clés d’Hollywood, le long-métrage suit Clark, interprété par Chiwetel Ejiofor, architecte raté reconverti dans la direction d’un morne magasin de meubles. Dans le sous-sol, il découvre un passage secret. Le projet, né d’une websérie artisanale, a pris l’ampleur d’une production hollywoodienne.
Derrière un pan de mur élastique, des pièces vides au papier peint jaune délavé s’emboîtent à l’infini. Des vestiges étranges, à demi avalés par les parois, côtoient des objets ayant manifestement appartenu à d’autres. Au cœur de ce lieu indéchiffrable semble rôder une menace. Ce dédale, aussi effrayant que fascinant, se prête à de multiples interprétations : métaphore de l’intelligence artificielle qui recrache mal ce qu’elle absorbe, transposition du mythe du Minotaure, projection d’une psyché. Chacune tient, à sa manière, une clé possible.
Un écho direct au monument de Mark Z. Danielewski
Ces théories et ces arrachages de cheveux évoquent irrésistiblement un autre objet culte : « la Maison des feuilles », de l’Américain Mark Z. Danielewski. Ce roman monstre de 700 pages, à l’intrigue indescriptible, a connu une première édition française chez Denoël en 2002, avant d’être réédité par Monsieur Toussaint Louverture en 2022 dans la traduction de Claro. L’ouvrage est réputé inadaptable, tant sa forme tient du labyrinthe typographique et éditorial. Avec « Backrooms », la question se pose à nouveau : et si la meilleure adaptation de cet inadaptable était ce film qui ne revendique pas directement l’héritage ?
Pour tenter d’en tirer un fil, le plus évident suffit. À leur retour d’un voyage à Seattle, les Navidson constatent qu’un couloir, auparavant absent, est apparu dans leur maison de Virginie. Obsédé, Will Navidson explore les limbes du bâtiment, dont il découvre que les dimensions intérieures excèdent celles de l’extérieur. L’ouvrage compile les impressions d’une foule de curieux – chansons, travaux universitaires – qui ont cherché à percer le mystère de la maison.
Espaces liminaux et grammaire expérimentale
« Backrooms » comme « la Maison des feuilles » mettent en scène ce que l’on appelle des « espaces liminaux » : ces lieux de rien – halls d’aéroport, salles d’attente, centres commerciaux – où le vide fait surgir l’angoisse. Les deux œuvres partagent également une grammaire expérimentale. Le livre multiplie les jeux de typographie, le mot « maison » étant toujours imprimé à l’encre bleue, et les variations de formes : notes de bas de page, paragraphes à l’envers, partitions musicales. Cette mise en forme n’a rien d’anecdotique : elle plonge le lecteur dans l’égarement même que vivent les personnages.
Le film de Kane Parsons alterne lui aussi entre les sources : un long-métrage filmé de manière conventionnelle, des vidéos de rapports scientifiques et des scènes en found footage en vue subjective. Dans les deux cas, les récits sont enchâssés les uns dans les autres, à la manière de matriochkas. Cette structure en poupées russes produit un vertige comparable, où lecteur et spectateur se perdent dans les niveaux de réalité.
Une origine commune : internet
Les deux projets trouvent leur genèse sur internet. Faute d’éditeur pour son projet hors normes, Danielewski a d’abord publié ses feuillets en ligne, suscitant des vocations de détectives amateurs aux quatre coins de la planète. Kane Parsons, lui, a débuté avec une websérie artisanale fondée sur une creepypasta – comprenez une cyber-légende urbaine – consacrée à des pièces au papier peint jaune.
On murmure que cette histoire aurait été directement inspirée de « la Maison des feuilles ». Comme si cette nouvelle itération au cinéma était une manifestation de la maison elle-même. Elle gagne en largeur, et d’autres s’y intéresseront après nous. Brrr. En attendant une éventuelle confirmation, la filiation demeure un mystère de plus, et le labyrinthe continue de s’étendre.



