Backrooms et Disclosure Day : l'angoisse caniculaire et antifasciste au cinéma
Backrooms et Disclosure Day : angoisse caniculaire et antifasciste

Le film « Backrooms », réalisé par le youtubeur Kane Parsons (21 ans), remplit les salles américaines et françaises depuis le 17 juin, attirant un public de 15 à 35 ans. Avec un budget modeste pour Hollywood, ce film d'horreur suit Clark, un vendeur de meubles dépressif interprété par Chiwetel Ejiofor, qui découvre dans le sous-sol de son magasin un dédale de pièces et de couloirs inquiétants. Classé dans la catégorie « horreur », le film ne recourt pas à la violence et au sang ; l'inquiétude monte progressivement à partir de formes familières qui déraillent, dans une sobriété formelle qui souligne la quotidienneté de nos peurs intimes.

L'inquiétant familier selon Freud

Cette atmosphère traduit ce que Sigmund Freud a appelé en 1919 « l'inquiétant familier » : « L'inquiétant est ce type d'effroi que suscite ce qui est bien connu, ce qui nous est familier depuis longtemps ». Le philosophe américain Stanley Cavell a élargi la perspective en parlant d'« inquiétante étrangeté de l'ordinaire ». Dans ce « surréalisme de l'habituel », notre rapport confiant à la vie quotidienne est troublé. « Nous avons tous des comportements qui nous font tourner en rond », explique la psy de Clark (Renate Reinsve), pointant que nos habitudes peuvent contenir des paniques potentielles. « Le présent est une rue à double sens », renforce un graffiti aperçu dans le film.

La canicule qui a saisi la France et l'Europe à la fin de ce mois de juin constitue une source générale d'angoisse, renforçant des peurs personnelles. Elle annonce un réchauffement climatique d'ampleur qui ne perturbe guère les agendas politiques, en dehors des « belles paroles » médiatiques éphémères. Tant le problème socio-psychologique de l'angoisse, surtout chez les jeunes générations plus sensibilisées, que l'enjeu climatique lui-même (dans ses dimensions écologiques, sociales, économiques, géopolitiques et existentielles) ne conduisent guère les professionnels de la politique à lever la tête du guidon de leurs petits jeux électoraux. Paradoxalement, les chaleurs étouffantes stimulent même l'anti-écologisme primaire de l'extrême droite et de la droite Retailleau.

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Des terreurs intérieures aux boucs émissaires

Les terreurs intérieures explorées par « Backrooms » ouvrent sur d'autres interrogations politiques. Dans un flashback, une mère paranoïaque empêche son enfant d'ouvrir une fenêtre et lance : « Ils sont partout ! ». Plus tard, la découverte des « backrooms » débouche sur une vague possibilité conspirationniste faite de manipulations secrètes par des pouvoirs obscurs. Nos angoisses ordinaires ne peuvent-elles pas s'apaiser temporairement et fallacieusement par la désignation de boucs émissaires ? « Les migrants », « les musulmans » (euphémisés en « islamistes »), « les juifs » (euphémisés en « sionistes »), « les wokes »… La politisation d'extrême droite, de plus en plus suivie par la droite dite « républicaine », propose des « solutions » haineuses face aux inquiétudes individuelles et collectives.

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« Disclosure Day » : une réponse humaniste de gauche

Entre thriller et science-fiction, le dernier film de Steven Spielberg (79 ans), « Disclosure Day » (en salle depuis le 10 juin), esquisse une réponse de gauche. Il y a bien en arrière-plan des vapeurs conspirationnistes, mais ce n'est qu'un décor. Certes, ce n'est pas un des meilleurs films du réalisateur, mais il mêle action, suspense et émotion dans une ouverture humaniste en décalage avec les discours politiques de fermeture identitaire. Dans ce cadre, « les autres » stigmatisés sont des extraterrestres. L'humanisme de « Disclosure Day » est un « Humanisme de l'autre homme », selon le titre d'un livre du philosophe Emmanuel Levinas (1972), c'est-à-dire une ouverture à des êtres radicalement différents. S'éveiller aux différences, être « woke » au sens premier d'être « éveillé », suppose, selon Levinas, de « sortir en dehors de l'être », d'ouvrir la porte de son identité et de s'émanciper des préjugés. Individuellement, avec Margaret (Emily Blunt) et Daniel (Josh O'Connor), mais aussi collectivement, avec le réseau de désobéissance civile animé par Hugo (Colman Domingo), le film montre que cette résistance émancipatrice prend ses forces dans la vie quotidienne. « L'ordinaire a, et lui seul, le pouvoir de déplacer l'ordinaire », explique Cavell.

La gauche politique en débat

La droite classique, abandonnant la composante émancipatrice de la Résistance gaullienne, n'est plus du côté des Lumières. Par exemple, le 23 juin, le directeur de la rédaction du « Figaro Magazine », Guillaume Roquette, a emboîté le pas au programme du Rassemblement national : « Il y a une idéologie pro-immigration au Conseil constitutionnel. […] C'est pour cela qu'il est indispensable de modifier la Constitution ». La gauche politique se présente-t-elle comme une alternative ? Pas vraiment, du côté de ses deux principales figures dans la pré-campagne présidentielle. Du côté de la gauche modérée, Raphaël Glucksmann a sorti en mai un livre, « Nous avons encore envie » (Allary Editions), mettant en avant « la grandeur de la France » et « une fierté française ». Celui qui avait une image de boy-scout globe-trotter chasse maintenant sur les terres du RN. Cependant, après 43 ans de labourage par le FN-RN du terrain « national », cela pourrait l'aider à gravir les dernières marches du pouvoir. Jean-Pierre Chevènement s'y est essayé lors de la campagne présidentielle de 2002, puis Nicolas Sarkozy avec « l'identité nationale », et le RN est aujourd'hui devenu la première organisation politique du pays.

Du côté de la gauche radicale, Jean-Luc Mélenchon a soulevé le thème de « la nouvelle France ». Mais une récente polémique avec le président du CRIF (Conseil représentatif des institutions juives de France) suscite des doutes. Yonathan Arfi a émis le 15 juin sur X des réserves sur un événement organisé par LFI dans le cadre de la Fête de la musique, peu avant l'interdiction de l'événement par la préfecture de police de Paris, heureusement suspendue par le tribunal administratif. Le 18 juin, Mélenchon a expliqué devant des militants que les ministres « sont aux ordres » du CRIF, une déclaration qui relève d'un stéréotype conspirationniste et antisémite. Ce n'est pas la première fois que des tropes antisémites apparaissent dans ses discours, vraisemblablement non conscients, mais ils ferment d'un point de vue identitaire « la nouvelle France » de Mélenchon.

Inventer un imaginaire post-républicain et post-socialiste

À l'écart de ce spectacle politicien, nous avons besoin d'inventer un imaginaire post-républicain et post-socialiste, qui donne une place aux héritages républicain et socialiste tout en répondant aux défis écologiques et identitaires de notre temps. En allant voir les dernières sorties ciné, en partageant nos émotions et en discutant nos réflexions à travers nos conversations ordinaires.

Cet article est une carte blanche, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n'engage pas la rédaction. Par Philippe Corcuff.