À l'occasion de sa mise en scène de Don Giovanni au Corum de Montpellier, la comédienne et réalisatrice Agnès Jaoui évoque sa lecture de l'opéra de Mozart, entre drame, satire sociale et réflexion sur les rapports de domination à l'ère post-#MeToo. Inspirée par son expérience dans le milieu lyrique, elle présente aussi au Festival de Cannes L'Objet du délit.
Un chef-d'œuvre intemporel
Interrogée sur ce qui l'a poussée à mettre en scène cet opéra, Agnès Jaoui confie : « C'est Christophe Ghristi qui me l'a proposé. Et évidemment, je n'ai pas pu dire non parce que c'est un chef-d'œuvre. Vivre avec un chef-d'œuvre pendant deux ans, entre le moment où on me l'a proposé et la réalisation, c'est un immense privilège. »
Entre drame et comédie
Mozart qualifie l'œuvre de « dramma giocoso » (drame joyeux). Comment aborder cet équilibre ? « Au début, je ne voyais pas du tout ce qu'il pouvait y avoir de 'giocoso'. Le drame me paraissait évident, mais le côté drôle m'échappait. Et c'est en travaillant, en répétant, que j'ai découvert des moments vraiment drôles, musicalement et dans les situations. J'ai mieux compris. »
Un cadre historique maintenu
Plutôt que de transposer l'œuvre dans un contexte moderne, elle a choisi de conserver le cadre d'origine. « Je n'en ai pas ressenti le besoin. Je trouve l'œuvre profondément moderne telle qu'elle est. Maintenir le cadre de l'époque éclaire l'œuvre d'une manière essentielle : c'est un temps où la nuit est noire et fait peur, où voyager prend du temps, et où le poids de la société, des classes sociales et de la religion est autrement plus pesant. »
Un Don Giovanni prédateur
Comment mettre en scène un personnage qu'elle qualifie de prédateur ? « Cela dépend beaucoup de celui qui l'incarne. À Toulouse, c'était Mikhaïl Timoshenko, qu'on retrouve à Montpellier, et qui dégage quelque chose de très jeune. Sa proposition amène un côté 'fils de milliardaire', à la Elon Musk ou Donald Trump : une espèce de boulimie destructrice et presque suicidaire. C'est un sale gosse qui use de ses privilèges parce qu'il estime avoir droit à tout. »
Elle ajoute : « En travaillant l'œuvre et en écoutant la musique, je vois surtout quelqu'un dans l'addiction. Il va tellement vite, il se jette tellement sur les plaisirs que je le trouve davantage boulimique et malade que véritablement sensuel ou jouisseur. »
Éviter les clichés
Cette approche permet d'éviter les clichés autour de Don Juan. « Nous avons tous des représentations très fortes de Don Juan, de Leporello et des autres personnages. C'est une difficulté permanente quand on interprète une œuvre aussi connue : il faut essayer de se débarrasser des clichés. »
Une lecture post-#MeToo
À l'ère post-#MeToo, les femmes de l'opéra sont très différentes : « Zerlina est fascinée par quelqu'un de puissant et de séduisant. Elvira est dans l'illusion qu'elle pourra sauver cet homme. Donna Anna poursuit Don Giovanni pour le punir après avoir été violentée. Le fait qu'un prédateur puisse avoir du charisme ou du pouvoir de fascination n'est pas contradictoire avec MeToo. C'est même ce qui rend ces situations complexes. »
Diriger des chanteurs lyriques
Qu'est-ce qui change lorsqu'on dirige des chanteurs lyriques plutôt que des acteurs ? « La première différence, c'est qu'on ne se choisit pas mutuellement. Au cinéma ou au théâtre, je choisis souvent les acteurs et eux savent avec qui ils vont travailler. Là, il faut construire une relation de confiance plus progressivement. Et puis il y a le poids du répertoire. Certains chanteurs arrivent avec des idées très arrêtées sur les personnages. Il faut alors discuter et chercher ensemble. »
Projets futurs
Interrogée sur une œuvre qu'elle rêverait de monter, elle répond : « Toutes. Je suis incapable de choisir. Ce qui me plaît surtout, c'est qu'on me propose des œuvres auxquelles je n'aurais pas osé penser moi-même. »
Le cinéma et L'Objet du délit
Son actualité cinématographique, c'est L'Objet du délit, présenté hors compétition au Festival de Cannes, qui se déroule dans le milieu de l'opéra. « Je me suis totalement inspirée de ce que j'ai vécu de l'intérieur ! Je n'aime pas particulièrement le travail de pure documentation ; je préfère de loin parler de ce que je connais ou de ce que j'ai intimement traversé. »
Le film traite des agressions sexuelles dans le spectacle vivant. « Je trouve passionnant d'observer comment ces questions rebattent les cartes aujourd'hui. Mettre cela en perspective avec une œuvre d'époque qui dénonce déjà le droit de cuissage et l'abus de pouvoir permet de mesurer le chemin parcouru. »
Pour elle, le Festival de Cannes « est le plus grand festival de cinéma au monde. Présenter un film là-bas, dans ces salles magnifiques, avec un public qui aime profondément le cinéma, c'est une expérience très forte. » Mais elle précise : « Quand j'y présente un film, oui. Autrement, non. »
Pratique : Dimanche 24 et 31 mai à 17 h, mardi 26 mai à 19 h, vendredi 29 mai à 20 h. Corum, Montpellier. Tarif : 29 à 83 €.



