Rakajoo dévoile son parcours dans un roman graphique autobiographique
Il célébrera ses quarante ans en décembre prochain, mais Baye-Dam Cissé, plus connu sous le pseudonyme de Rakajoo, a déjà vécu plusieurs existences. L'artiste-peintre d'origine franco-sénégalaise entame ce mois de mars un nouveau chapitre de sa vie avec la publication d'un roman graphique aux éditions Casterman.
Un thriller aux accents autobiographiques
Cet album de bande dessinée raconte, sous la forme d'un thriller palpitant, l'histoire du jeune Seydou qui tente d'élucider une série d'incendies suspects survenus à Aubervilliers. Bien plus qu'un simple polar, il s'agit en réalité d'une autofiction dans laquelle l'auteur évoque, entre les lignes et les cases, son propre parcours singulier.
« Comme Hayao Miyazaki, j'ai dissimulé dans cette aventure pas mal d'éléments de ma propre vie », reconnaît Rakajoo avec franchise. À l'image de son personnage principal, le dessinateur a effectivement connu une enfance difficile, marquée par la violence et les épreuves.
Une jeunesse dans les quartiers difficiles
Né en 1986 à Saint-Denis, Baye-Dam Cissé a grandi dans le quartier de la basilique royale, non loin de la rue du Corbillon, tristement célèbre pour ses squats dont l'un a abrité les terroristes des attaques du 13 Novembre. Après le divorce de ses parents, il déménage à Paris avec sa famille dans un immeuble très dégradé de la rue Myrha, dans le quartier de la Goutte d'Or.
« L'appartement était vraiment exigu pour quatre personnes, il ne devait pas faire plus de vingt-cinq mètres carrés. La cage d'escalier abritait un point de deal et de nombreuses voisines se prostituaient. C'était tellement sinistre que ma mère en déprimait. J'ai pris cet immeuble en grippe au point d'avoir envie d'y mettre le feu ! », confie-t-il avec émotion.
Premiers combats contre l'injustice
À dix-huit ans, après qu'un de ses voisins s'est fait poignarder par un toxicomane, Baye-Dam entreprend de chasser les trafiquants de drogue qui sévissent dans le hall d'entrée de son immeuble. « Ce n'était pas très raisonnable, mais j'y suis parvenu », sourit-il rétrospectivement.
Comme le personnage de Seydou dans sa bande dessinée, le jeune homme n'hésite pas à se confronter aux délinquants qui empoisonnent la vie de son quartier. Il filme ainsi les hommes qui poussent de jeunes migrantes à se prostituer en bas de chez lui. « J'ai transmis ces images à la police et ai ainsi contribué au démantèlement d'un réseau de proxénétisme », se réjouit-il.
Du sport de combat à la reconnaissance artistique
Pour apprendre à se défendre, Baye-Dam se met au muay-thaï, s'entraînant avec une telle intensité qu'il devient champion de France junior de cette discipline. Il poursuit ensuite sa carrière sportive en boxe anglaise puis en MMA.
« Quand on a grandi, comme moi, dans le 9-3 puis dans le quartier de Château-Rouge, la pratique d'un sport de combat est plus qu'un simple exutoire. C'est également une manière de s'accomplir et de se construire », souligne-t-il avec conviction.
La mort de sa mère en 2019 bouleverse cependant profondément sa vie. Lors d'un voyage au Sénégal, le jeune homme s'autorise enfin à s'imaginer artiste. Lui qui avait découvert la peinture en traînant place du Tertre à Montmartre candidate à diverses écoles d'art, mais se voit refusé partout.
La consécration artistique
Baye-Dam s'obstine néanmoins et entame un cursus en art graphique à l'école Kourtrajmé, auprès du street artiste JR. Il travaille ensuite pendant trois ans comme graphiste dans le domaine du dessin animé et des jeux vidéo tout en entamant une carrière de peintre sous le pseudonyme de Rakajoo.
« Ce surnom que m'avait donné ma mère désigne, en wolof, un enfant à la fois rebelle et turbulent », explique-t-il avec tendresse.
En 2020, la vie de Baye-Dam bascule définitivement. Repéré par la galeriste Magda Danysz, qui compare son travail à celui de Kerry James Marshall, il est exposé dans ses trois espaces à Paris, Londres et Shanghai. « Il a très rapidement rencontré son public », affirme-t-elle.
Reconnaissance internationale
Les peintures de Rakajoo séduisent plusieurs collectionneurs privés, dont Laurent Dumas et Agnès b. De grandes institutions muséales commencent à l'inviter : Hugo Vitrani lui consacre une première monographie au Palais de Tokyo fin 2023, et l'année suivante, le Louvre-Lens présente deux de ses toiles lors de l'exposition collective « Mondes souterrains ».
« La peinture de Rakajoo trouve ses racines dans cette âme afropéenne caractérisée par une dualité et un pluralisme : être à la fois Africain, Européen, mais être aussi les deux ensemble, sans dissociation », analyse Hugo Vitrani.
Inspirations et projets actuels
Quand on l'interroge sur ses modèles, Rakajoo cite plus volontiers Eugène Delacroix, Lucian Freud, Guillaume Bresson ou Jérôme Lagarrigue que les grands plasticiens afro-américains. Sa carrière internationale est désormais lancée : plébiscité en Asie, l'artiste a également été reçu récemment au Hirshhorn Museum de Washington.
Les commandes affluent désormais. Après avoir réalisé des fresques à Neuilly-sur-Marne, Drancy et Champs-sur-Marne, Rakajoo achève actuellement une grande fresque dans le club de boxe d'Aubervilliers où il a installé son atelier à l'automne dernier. « C'est ma chapelle Sixtine », plaisante-t-il.
Baye-Dam s'apprête à inaugurer une nouvelle exposition chez sa galeriste au 78 rue Amelot dans le 11e arrondissement de Paris. « Nous y montrerons notamment le making-of de son roman graphique », indique Magda Danysz.
Ancien membre de l'équipe de France de MMA et boxeur d'élite nationale, Rakajoo, désormais figure montante de la peinture contemporaine, signe avec ce roman graphique une œuvre profondément personnelle qui témoigne de sa transformation et de son parcours exceptionnel.



