La bande dessinée en 2026 : un renouveau créatif après une période agitée
L'année 2025 a constitué un excellent millésime pour la bande dessinée, une réussite notable qui contraste avec une période agitée pour le neuvième art, marquée notamment par l'annulation du Festival international d'Angoulême qui devait se tenir en début d'année. Cette situation a créé une incertitude dans le milieu, mais 2026 s'annonce désormais à la hauteur des attentes, avec un début d'année particulièrement fort.
Une sélection d'albums audacieux et variés
L'année 2026 a débuté avec une sélection d'albums qui ne font pas dans la demi-mesure : alcoolisme, traumas familiaux, deuil, serial killers… le tout est traité avec une liberté de ton et une inventivité graphique qui confirment la vitalité du médium. Des autofictions acides aux polars haletants, en passant par des fables écologiques et des adaptations littéraires ciselées, voici les albums qu'il serait dommage de rater.
Personne, par Philippe Pelaez et Guénaël Grabowski
Après Neuf (2024), Philippe Pelaez rempile avec Guénaël Grabowski pour un nouveau récit de science-fiction. Moins intime, l'album transcende les genres. Daniel Nikto a consacré dix ans de sa vie à une seule mission : explorer les sous-sols d'Europe, la quatrième lune de Jupiter. Malgré une tumeur au cerveau, une femme qui l'a déjà remplacé, et une fille qu'il va devoir laisser derrière lui, rien ne l'arrête. Sauf que le jour J, quelqu'un d'autre embarque à sa place… Un huis clos claustrophobe qui vire rapidement au thriller psychologique.
Personne, par Philippe Pelaez (Scénario) et Guénaël Grabowski (Dessin), 19,50€ chez Dargaud.
Le Complexe, par Lucie Albrecht
Amateurs de body horror, si vous avez aimé The Substance, cette BD est faite pour vous ! Une clinique mystérieuse propose à ses patients de supprimer tous leurs complexes à grands coups de crèmes et de bistouri en seulement cinq jours de séjour. Inès, Nadège et Toni ont tous leurs raisons de franchir la porte. Ils ont aussi, chacun à leur façon, tout à perdre. Avec Le Complexe, Lucie Albrecht imagine une dystopie glaçante où le corps devient marchandise et terrain d'exploitation. Derrière la promesse de perfection se cache un jeu toxique dont il est difficile de s'extraire. Un album maîtrisé qui interroge avec acuité notre rapport au corps, à l'image et aux normes.
Lucie Albrecht signe Le Complexe, chez Casterman, 25,00 €.
L'Addiction s'il vous plaît !, par Terreur Graphique
« Mais alors, je, je suis alcoolique ! » Dès les premières pages, Terreur Graphique donne le ton, et il n'est pas misérabiliste. Le dessin nous percute comme une grande claque, au même moment où l'auteur réalise ce qu'il a longtemps refusé de voir. Sous les traits d'un chien (longues oreilles, gros museau, sorte de clown triste), Fred Lassagne revisite son passé pour guérir son présent, du déni à la prise de conscience. Il assume tout, sans fard ni complaisance : les cuites solitaires comme les verres de trop en société, et cette promesse du dernier verre qu'on se fait à soi-même et qu'on ne tient jamais. D'où vient ce mal ? Est-il héréditaire ? Lié à ce père dont le bureau était le comptoir du bistrot d'en face, et dont les paluches « faisaient mal » ? Le choix de Lassagne de se dessiner en chien n'est pas anodin, il revendique la filiation avec Maus, le chef-d'œuvre de Spiegelman, où l'animal devient métaphore. Grave et drôle à la fois, truffé de références pop, l'album retrace ce chemin cahoteux vers la lucidité.
L'Addiction, s'il vous plaît : Confessions d'un alcoolique qui se soigne, par Terreur Graphique, 23,00 € chez Casterman.
Terre ou Lune, par Jade Khoo
Othello a dix ans, une passion dévorante pour les oiseaux, et une famille qui part en morceaux. Quand il tue son père dans des circonstances troubles, son enfance bascule, et avec elle, toutes les certitudes. Devenu adolescent, il cherche à reconstituer les pièces manquantes d'un passé qui lui échappe. Autour de lui, les oiseaux deviennent ses seuls repères dans un monde qui vacille. Terre ou Lune est le premier tome d'un diptyque d'une beauté sidérante, 300 pages d'aquarelles réalisées entièrement à la main. L'une des révélations graphiques de 2026, à ne surtout pas manquer.
Terre ou Lune – Tome 1, par Jade Khoo, 27,90 € chez Morgen.
L'Occupation des sols, par Guy Delisle, d'après l'œuvre de Jean Echenoz
Pour Fabre et son fils Paul, tout s'est consumé d'un coup : les meubles, les photos, et avec eux, presque toute trace de celle qu'ils aimaient. Il ne reste que cette image démesurée, exposée aux intempéries et aux caprices de l'urbanisme. Un lieu de mémoire à ciel ouvert. Mais la ville avance, les promoteurs aussi. Quand le plan d'occupation des sols menace de faire disparaître la dernière image de la mère, le père décide de tout tenter pour la sauver. Une ultime bataille, absurde et touchante, contre le temps qui efface.
Guy Delisle adapte avec sa ligne claire cette nouvelle culte de Jean Echenoz, parue en 1988 et saluée comme une petite merveille de style. Un conte graphique sur le deuil, la mémoire et l'inexorable marche des villes.
L'occupation des sols, par Guy Delisle, d'après l'oeuvre de Jean Echenoz, 15.90 € chez Gallimard.
God Bless America, par Pierre-François Radice et Richard Morgiève
Nick Corey, shérif d'une petite ville de l'Utah, est envoyé pour enquêter sur une voiture abandonnée. Très vite, il comprend qu'il a affaire à bien plus qu'un simple fait divers. Un tueur en série rôde dans les hauts plateaux, et il sème ses indices comme des invitations. Nick se voit imposer un coéquipier du FBI, Jack White. Ensemble, ils se lancent dans une traque effrénée à travers les grands espaces de l'Utah. Une course contre la montre qui va rapidement prendre une tournure bien plus intime pour le shérif. Parce que ce tueur-là, Nick le connaît. Ou plutôt : ce tueur le connaît, lui. P.-F. Radice signe un roman graphique en noir et blanc d'une rare intensité dans cette Amérique des années 1950. Tendu, parfois gore, toujours hypnotique, ce polar sanglant vous happe dès la première page et ne vous lâche plus.
God Bless America, par Pierre-François Radice (Scénariste, Illustrateur) Richard Morgiève (Auteur), 29,90€ chez Sarbacane.
Jeune et Fauchée, par Florence Dupré la Tour
Avec un tel nom, on l'imaginerait volontiers héritière d'une vieille famille de sang bleu, au patrimoine intact malgré les générations. On aurait tort. Avec Jeune et Fauchée, Florence Dupré la Tour poursuit son vaste cycle autobiographique, après Cruelle, Pucelle et Jumelle, en s'attaquant cette fois à l'argent, ou plutôt à son absence. Chronique sociologique autant qu'autofiction acide, elle dresse un portrait sans pathos de l'artiste dans la misère, élevée par une mère dépressive et un père au chômage, tous deux obsédés par les apparences. L'album est un témoignage lucide sur le métier de dessinatrice de BD, et sur la culpabilité sourde qui colle à la peau de ceux qui vivent dans la précarité.



