Albert Uderzo, le géant de la bande dessinée française
Le 24 mars 2020, le monde de la bande dessinée perdait l'un de ses plus illustres représentants. Albert Uderzo, co-créateur d'Astérix et Obélix, s'éteignait à l'âge de 92 ans, laissant derrière lui un héritage culturel monumental. Ce dessinateur au trait inimitable était le dernier géant de l'école franco-belge, celle qui a su créer des récits destinés à la jeunesse mais dévorés par toutes les générations avec une gourmandise sans cesse renouvelée.
Les mains extraordinaires d'un artiste unique
En 2007, Albert Uderzo ouvrait les portes de sa maison et de son atelier de Neuilly-sur-Seine au journal Sud Ouest. Lors de cette rencontre, l'artiste révélait une particularité physique étonnante : chacune de ses mains comptait six doigts. « Je suis né avec », expliquait-il avec simplicité. « Ils ne me servent à rien et ne me font pas souffrir. Et sauf besoin impérieux, je ne laisserais pas un chirurgien approcher un bistouri de mes mains, vous comprenez ? »
Ces mains, franches et robustes comme celles d'un artisan, étaient pourtant celles qui ont créé l'un des traits de plume les plus souples et reconnaissables de l'histoire de la bande dessinée. Des mains qui ont donné vie à des personnages devenus des icônes mondiales, traduits dans 111 langues et dialectes différents, avec plus de 380 millions d'albums vendus à travers le monde.
Un parcours artistique exceptionnel
Le parcours d'Albert Uderzo commence tôt, dès après son certificat d'études. Son frère aîné, appelé sous les drapeaux en 1940, l'oriente vers une importante société d'édition pour qu'il y fasse « des petits dessins plutôt que de traîner dans la rue ». Ce qui devait être une expérience de deux mois se transforme en une année décisive où il rencontre de grands noms de la bande dessinée de l'époque, dont Edmond-François Calvo qui deviendra son parrain dans le métier.
Avant même ses 18 ans, Albert Uderzo crée ses premiers héros de papier dans des publications pour la jeunesse, cumulant les rôles d'illustrateur, lettreur et intervalliste dans un studio de dessin animé. Mais c'est sa rencontre avec René Goscinny qui va tout changer, donnant naissance à l'une des collaborations les plus fructueuses de l'histoire de la bande dessinée.
La rencontre décisive avec René Goscinny
« La bande dessinée était une activité confidentielle, où l'humour était toujours au premier degré. Avec René, on avait l'ambition de changer les choses », confiait Albert Uderzo. « Sans penser qu'on gagnerait beaucoup d'argent, mais pour notre propre plaisir, avant tout. On se disait “Allez ! On sera mal payés mais au moins on s'amusera”. »
Le succès fulgurant d'Astérix a surpris tout le monde, y compris ses créateurs qui se sont retrouvés propulsés au rang de multi-millionnaires. Cette réussite phénoménale dans le monde de l'édition reste aujourd'hui encore un cas unique, témoignant du génie créatif du duo Uderzo-Goscinny.
Les dernières années et l'héritage
Au dernier étage de son imposante bâtisse bourgeoise, Albert Uderzo conservait avec minutie toutes les planches originales des aventures d'Astérix. « C'est mon travail », déclarait-il avec un souriant haussement de sourcils en les exhibant fièrement à ses visiteurs. Autour de lui, une multitude de produits dérivés et sur les murs, les hommages dessinés de ses pairs, de Carl Barks (le père d'Oncle Picsou) à Zep, fidèle disciple.
Lorsqu'il a repris seul la série après la mort de Goscinny en 1977, Uderzo a dû faire face à des critiques parfois sévères. « Depuis la disparition de mon ami, j'ai toujours reçu des volées de bois vert. Rien ne m'a été épargné. Ça me touche, forcément... », avouait-il avec une certaine mélancolie.
Très fatigué durant ses derniers mois, Albert Uderzo regrettait d'avoir dû renoncer « au dessin, ce métier que j'ai pratiqué toute ma vie et que j'adore ». Avec humour, il précisait : « Je n'irai pas jusqu'à demander, comme Morris, le regretté père de Lucky Luke, que l'on place un crayon dans mon cercueil pour continuer à dessiner depuis l'au-delà, mais bon... »
En 2011, Albert Uderzo a fait don à la Bibliothèque nationale de France de 120 planches originales, comprenant celles des deux premiers albums et d'« Astérix chez les Belges », ultime aventure écrite par René Goscinny. Un geste généreux qui assure la préservation de ce patrimoine culturel exceptionnel pour les générations futures.
Aujourd'hui, ses personnages lui survivent, repris avec brio par Jean-Yves Ferri au scénario et Didier Conrad au dessin. L'univers d'Astérix continue ainsi de faire rêver des millions de lecteurs à travers le monde, perpétuant l'extraordinaire héritage laissé par Albert Uderzo, ce dessinateur aux six doigts qui a su créer des héros éternels.



